Nuits appalaches
Chris Offutt

traduit de l'anglais par Anatole Pons
gallmeister
americana
mars 2019
224 p.  21,40 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu
coup de coeur

Christine Ferniot, notre critique invité (Télérama) a aimé Nuits appalaches de Chris Offut et elle nous dit pourquoi ici

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je joue !

jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Avec Chris Offutt, tout est possible, à tout moment. L’imprévisible, le hasard, l’inattendu régissent le monde, pour le meilleur parfois, et souvent pour le pire.
Vous pensiez que ces deux personnages avaient tout pour être heureux ? Ils vivent un cauchemar. Vous espérez passer un peu de temps avec ce type haut en couleur et si minutieusement décrit ? Dommage pour vous, vous ne le reverrez jamais. Vous aimez la belle amitié qui se dégage de ces deux gars fort sympathiques ? Vlan, l’un descend l’autre. Un soleil radieux illumine toute la vallée ? Au tournant de la route, un arbre s’abat violemment sur le capot de la voiture.
Chris Offutt n’écrit pas de feel-good.
Pas de bons sentiments ici.
Pas de vision manichéenne du monde.
Pas de gentils. Pas de méchants.
Mais des gens qui font ce qu’ils peuvent pour vivre pas trop mal. Des gens qui, face au pire, s’arrangent. Tant pis pour la morale. Tant pis pour ceux qui l’ont ouverte un peu trop ou qui ont voulu imposer leur loi bidon.
Non, rien n’est joué d’avance, rien n’est tracé et la vie n’a vraiment rien d’un long fleuve tranquille.
On se tient aux aguets quand on lit un texte de Chris Offutt et la tension est permanente. Parce que le pire rôde toujours dans cet univers violent, âpre et sauvage : la mort peut frapper à tout moment, n’importe qui, même les gens les plus sympathiques, même les coeurs purs, même les enfants.
Chris Offutt met en scène des gens qu’on ne voit pas habituellement : des petites gens, ceux qui n’ont pas eu de chance, dès le départ. Des écorchés, des blessés, des meurtris.
Ils sont là, bien présents, dans toute leur humanité, leur faiblesse, leur peur, leur générosité, leur honte, leurs mensonges, leur vie cabossée, leur corps cassé.
Pas d’apitoiement, pas de pitié.
Ils sont comme ils sont et ils assument leur malchance. Ils se débrouilleront avec ça, comme ils l’ont toujours fait.
L’auteur sait par un détail les faire exister. Pas de longues descriptions inutiles, pas d’effets de manche : non, juste l’essentiel, une suggestion, un mot ou deux : un tremblement dans la voix, un silence, un regard et tout est dit.
Tout en pudeur, en retenue.
Et ils existent. Ils sont.
Il suffit de quelques lignes à Chris Offutt pour faire surgir un personnage que l’on n’a dorénavant plus envie de quitter. Parce qu’il nous intrigue, parce qu’on nous laisse supposer un passé bien lourd. Mais l’on ne saura pas forcément lequel. Pas tout de suite en tout cas. Le lecteur est plongé in medias res, dans l’action, la rencontre, le mouvement. La pause permettra de comprendre.
Et quand l’amour surgit, dans cet univers bien sombre, tout s’apaise.
Tout devient tendresse.
Enfin.
La poésie se déploie sur le monde et un court moment, au moins, on souffle.
Encore une chose : vous saurez toujours avec Chris Offutt quelle plante émet cette fragrance un peu envoûtante, à quelle essence d’arbre appartient l’ombre que vous devinez à peine dans le lointain d’une nuit étoilée, quels sont les oiseaux qui chantent en fin d’après-midi lorsque l’orage menace et que l’air se charge d’eau. La nature, omniprésente, essentielle, sert de refuge. Elle protège, cache, soigne. Parce que le monde est dur, brutal, violent, cruel même et qu’il faut se battre.
Chaque jour, encore et encore.
Une lutte que l’on sait infinie.
Je vais vous laisser faire connaissance avec Tucker, découvrir d’où il vient et ce qu’il a fait avant de marcher, par cette matinée lumineuse de printemps, le long d’une route de l’Ohio.
Il rentre chez lui, sur ses terres.
Au loin, on aperçoit déjà les plaines vertes et ondoyantes du Kentucky.
Ce qu’il fera après, il vous faudrait beaucoup d’imagination pour le deviner parce que Chris Offutt est un vrai conteur et qu’il ne vous laissera jamais rien prévoir à l’avance. (Ne lisez pas la quatrième de couv’, ce serait tellement dommage!)
En deux mots ou presque : je me suis régalée de ce chef-d’oeuvre.
Sur une route écrasée de soleil, s’arrête une vieille voiture. L’homme qui sort sa tête s’appelle Freeman… Tout un programme.
Tucker monte dans le pick-up, un Chevrolet 1949.
Allez-y, montez avec lui…
L’aventure, la vraie, peut commencer…

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nuit blanche

Profonde Amérique

Tucker, dix huit ans, revient de la guerre de Corée, il s’installe en lisière d’humanité, vit de petits arrangements ou de gros trafic, mange des serpents, sauve une femme, ils ont des enfants, tous handicapés sauf un, Tucker s’oppose à ce qu’on les lui prenne, accepte un deal foireux, se retrouve en prison, en sort…Tucker refait la guerre, mais la sienne, cette fois.
Nuits Appalaches est le troisième ouvrage de Chris Offutt traduit en français. Un recueil de nouvelles (Kentucky Straight) et un roman déjà immense (Le Bon Frère) étaient parus chez Gallimard, dans la regrettée collection « La Noire » avant de revivre chez Oliver Gallmeister, l’éditeur de toute l’Amérique rurale. (mais pas que)
C’est peu dire que ce court roman là est parfait. Féroce et brillant, sensible et farouche. Tout ce que je recherche quand j’ouvre un de ces romans américains profonds ou d’américains profonds ou d’américains qui décrivent l’Amérique profonde. D’aucuns médiront « déjà vu » mais ils voient mal : l’écriture d’Offutt est au niveau de flottaison de celle d’un Larry Brown, pas moins, et donc d’un Ray Pollock, sans souci.
Offutt, de toutes ces galères, ces poisses, ces sparadraps de malheur, ces fatalités tristes, exhume une beauté rare, irrésistible et glaçante. Il n’a même pas besoin d’en rajouter. Tout l’art de l’écrivain maître, ça : savoir ne pas en rajouter, ni trop cuit, ni sous cuit, juste comme il faut, musique parfaite, goût d’achevé, d’accompli.
Ces écrivains là, à force de romans essentiels, replacent inlassablement l’Amérique au centre de la littérature.
Allons donc plus loin : tant que les Etats Unis d’Amérique abriteront, nourriront, façonneront des raconteurs de cette trempe, on ne pourra s’empêcher de pas trop leur en vouloir de placer dans leur maison dite blanche, de temps à autre, un gros abruti vulgaire.

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coup de coeur

On ne touche pas à ma famille

Il a tout juste seize ans, s’engage dans l’armée, part faire la guerre en Corée
« Le colonel hocha la tête. Des gamins, pensa t-il. Trois ans de guerre et il se retrouvait avec des gamins. »
Deux ans plus tard, les deux tiers de ses camarades y ont laissé la vie. Tucker rentre chez lui à pied de Cincinnati. Il prend son temps, rêve de ses montagnes Appalaches, garde les réflexes appris à l’armée. Cela lui sauve la mise lorsqu’il rencontre un homme qui tente de violenter une gamine de quinze ans. Tucker veut sauver la jeune fille, ne tue pas le violeur et oncle de la gamine.
Un coup de foudre entre les deux gamins. Rhonda et Tucker savent qu’ils ne se quitteront plus et se marient rapidement. Il vit grâce au transport frauduleux d’alcool organisé par Bainpole, bootlegger au bras long.
Dix ans plus tard, ils ont cinq enfants dont quatre « anormaux » surveillés par les services sociaux. Bainpole lui met un marché entre les mains. Pour ne pas qu’il aille en prison et que son réseau soit démantelé, il propose à Tucker de se faire attraper par le shérif et prendre quelques mois de tôle contre argent sonnant et trébuchant plutôt, billets verts. Il n’a pas le choix,il le sait, un évènement réapparaît qui le force à accepter le marché.
Un autre garçon naît juste avant qu’il ne parte en prison. Six mois se transforment en six années ; des motards voulaient lui faire la peau, mais c’est leurs peaux qu’il a eues avec, à la clé, un rallongement de peine et un nouveau centre pénitencier.
Les services sociaux, revenus à la charge, ont emmené les quatre enfants dans des instituts où ils seront soignés. Rhonda ne s’en remet pas et sombre dans la mélancolie. Jo, la fille aînée est là, très présente et Shiny, le petit dernier s’avère sans tare.
Le malheur fond sur eux comme une buse sur un pigeon, mais le bonheur d’être ensemble, d’être une famille unie, l’amour qu’ils portent à tous leurs enfants leur font supporter le reste.
Comment dire, Tucker n’est pas un enfant de cœur et a plusieurs meurtres sur les bras, mais ce n’est jamais « gratuit ». Les « salauds » qui s’en prennent à SA famille ou à lui-même en sont pour leur dernier souffle.
Chris Offutt, et c’est ce que j’aime, ne s‘embarrasse par de longues tournures, va droit au but, sans fioriture, avec quelques respirations lorsqu’il décrit la nature. Le Kentucky est une région délaissée, isolée, sans travail à proposer, les habitants sont des laissés-pour-compte de la société américaine. Rhonda et Tucker n’ont pas les moyens de faire de la psychologie de comptoir, s’arrangent avec la légalité, se moquent de l’avis des autres. Il faut vivre ou, plutôt, survivre, nourrir toute la famille et le prix à payer est très élevé. Le principal est que l’on ne touche pas à leur famille, c’est aussi simple que cela. Malheur à ceux qui leur cherchent des poux dans la tête.

« Tucker est un homme droit qui a fait de mauvaises choses pour de bonnes raisons ». Ce n’est pas de moi, mais de l’auteur, Chris Offutt, qui était l’invité de la librairie Le Cyprès.
J’ai assisté à cette rencontre et nous avons parlé de « Nuits appalaches », de son parcours. Thibault Gendron des éditions Gallmeister. a assuré, brillamment, la traduction. Chris Offutt a, galamment, ralenti son débit et j’ai pu comprendre en version originale ! Une belle soirée dans une petite bulle de plaisir.
Un coup de cœur, âpre, percutant

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