Ceux qui partent
Jeanne Benameur

Actes Sud

330 p.  21 €
ebook avec DRM 15,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu
coup de coeur

« Ceux qui partent » de Jeanne Benameur
est le coup de coeur de la librairie Tonnet à Pau
dans le q u o i  l i r e ? #80

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Une nuit à Ellis Island

Ouvrir un roman de Jeanne Benameur est toujours une promesse tenue d’un excellent livre.

« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu. »

1910. Eux, ce sont Donato et Emilia, venus d’Italie, non pas pour un avenir meilleur, mais pour changer de vie. Donato, acteur italien, est veuf depuis peu, inconsolable. Emilia a pris la décision pour eux deux ; direction l’Amérique où elle veut être peintre et… LIBRE.
C’est vrai qu’ils détonnent quelque peu dans la foule fébrile, anxieuse des candidats à l’émigration. Lui grande stature, se tient droit avec un livre rouge qui ne le quitte jamais et qu’il lit souvent « Enée », sa bible.
Tout un troupeau humain qui attend le bon vouloir d’un tampon leur permettant d’espérer une vie meilleure. Parmi eux, Emilia a remarqué Esther, Jeune femme venant d’Arménie, seule survivante du génocide. « L’histoire d’Esther Agakian, n’est pas racontable, mais elle est devenue la moelle de ses os. » L’entente est immédiat entre elles, même si elles ne parlent pas la même langue, leurs corps, leurs mains se parlent et se comprennent. Un peu plus tard, le son d’un violon se fait entendre. Gabor joue pour Emilia qu’il a remarqué et les notes de musique lui font un manteau de sensualité. Envoûtée, Emilia danse et d’un geste naturel, dénoue ses longs cheveux.

Andrew Jónsson, aime venir photographier tous ces inconnus venus dans l’espoir d’une vie meilleure. Il vient à la recherche, à la source de ses racines. Son père est venu d’Islande rejoindre le père parti depuis deux ans et sa mère se glorifie d’être la descendante des passagers du Mayflower. Le sujet n’est jamais abordé dans la grande et belle maison, alors, Andrew se faufile dans les couloirs d’Ellis Island pour chercher un signe, chercher son passé et il s’est attaché à Donato et Emilia.

Cette nuit-là, la peur, l’espoir, l’attente, tout part du ventre, des tripes, rien n’est pensé ni intellectualisé. Ils sont là, couchés dans des lits, hommes et femmes dans des dortoirs séparés. Cette nuit, ils accouchent d’une nouvelle vie. Cette nuit, certains osent, d’autres dorment, Donato, de sa belle voix, lit des passages de son Enée. Cette nuit, la chrysalide se transforme (peut-être) en papillon, comme les serpents, ces femmes et ses hommes vont muer
Leur langue maternelle va devenir une langue étrangère, une langue intime.
« La belle langue c’est ce qui les a toujours tenus ensemble, tous les trois, puis tous les deux. Le lien indéfectible, sacré. Est-ce que cela aussi va se fissurer ? » Il faudra bien parler une autre langue, toujours une autre. »
Un superbe livre intense comme leurs vies ; une plume sensuelle, imagée comme une peinture, peut-être celle d’Emilia. Une très belle retrouvaille avec Jeanne Benameur.
Retrouvez Zazy sur son blog 

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Une écriture en forme de poème avec la liberté du roman

Une écriture en forme de poème avec la liberté du roman, voici le nouveau livre de Jeanne Benamer « Ceux qui partent » paru chez Actes Sud pour la rentrée littéraire 2019.
Cette histoire permet à Jeanne Benameur de décrire une journée et une nuit à Ellis Island (NY) au travers d’une galerie de personnages au moment des années 1910.
« La ville du jour neuf » est la porte d’entrée pour les migrants sur le sol américain. Après la vague d’immigration importante nécessaire aux développements économiques de la jeune nation américaine, en 1910, les portes commencent à se fermer et du coup, on trie, on sélectionne, on refuse…
Jeanne Benameur s’interroge sur la notion de pays, de langue, d’exil, des motifs économiques ou politiques de l’émigration mais aussi de départ volontaire pour se libérer des failles et des douleurs et booster sa vie.
Comme pour Emilia, jeune institutrice et peintre abstraite qui attend de ce nouveau pays, un renouveau, une nouvelle naissance. Son père, Donato Scarpa, acteur italien, l’accompagne pour la protéger dans cette quête de liberté et d’indépendance. Accompagné de son livre fétiche, L’Eneïde d’Enée, sa lecture l’accompagnera et rassurera aux heures les plus tristes plus que lui-même. Esther, une jeune femme arménienne qui fuit les persécutions de son pays, rêve d’habiller des corps qu’elle imagine souples et libres d’entraves. Gabor, un tzigane, cherche avec sa communauté à s’implanter, son violon en bandoulière pour exprimer ses émotions. Que découvrira-t-il ici à Ellis Island qu’il ne savait déjà ! Autour d’eux, un photographe, Andrew Jonsson, jeune américain de père islandais et d’une mère attachée à ses ancêtres proches de ceux des pionniers, attiré par ce lieu de passage, recherche en photographie plus qu’un bon cliché …
L’exil, Jeanne Benameur l’a connu. Fuyant la guerre d’Algérie à cinq ans, ses parents s’installent en France. Son père est algérien et sa mère italienne. Deux langues ont bercé son enfance, l’arabe et le français.
En prenant cet espace temps réduit, Jeanne Benameur détaille comme une incantation le moment de l’attente où chacun doit maitriser sa peur en prenant le temps et l’audace de préciser, de conforter ses désirs pour être prêt à ce passage qu’est l’arrivée dans un nouveau pays. Entre espoir et doute, mais toujours, détermination…
La langue est poétique. Elle décrit comme un cantique la rencontre à l’autre par la parole, les corps et la sensualité. J’ai aimé lire ses mots qui souvent par leur beauté assemblée provoque émotions. Quelquefois, ces évocations répétées lassent mais d’un coup, la beauté des mots assaille, l’émotion submerge et le sens inonde de justesse le ressenti.
Jeanne Benameur nous parle aussi de ses passions, de celles qui aident à vivre : la photographie, la musique, la littérature, la peinture, la mode. Elles sont disséquées pour justifier l’apport qu’elles donnent à celui qui a la chance de s’émouvoir par un son, un tableau, un livre ou un tissu.
Dans « Ceux qui partent », Jeanne Benameur permet à tous ses personnages de trouver de nouvelles couleurs à leurs vies: rouge pour Emilia, gris pour Andrew, bleu azur pour Esther, opale comme les yeux de Grazia pour Donato. Tout au long de sa lecture, je n’ai cessé de penser à ses yeux qui nous regardent du bord des bateaux en Méditerranée…Ma couleur alors est celle du noir…

vagabondageautourdesoi.com

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