Comme elle l'imagine
Stéphanie Dupays

Mercure de France
bleue
mars 2019
192 p.  16 €
ebook avec DRM 11,99 €
 
 
 

je joue !

jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu

Amour et monde virtuel

Laure est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert. C’est via les réseaux sociaux qu’elle a rencontré Vincent. Ils ont des goûts communs, les vieux films noir et blanc et la littérature.

Laure a hâte en rentrant de scruter son téléphone. Il faut qu’elle voie si Vincent est disponible, c’est addictif, viscéral. Elle décortique sa page FB, la moindre photo, le moindre like pour essayer de décoder, de connaître Vincent. Elle interprète le moindre signe.

Laure se sent bien dans leurs échanges, elle pense être amoureuse mais la relation n’est que virtuelle, ils ne se sont jamais rencontrés réellement. Est-ce possible de tomber amoureux et d’aimer sans se voir?

Aujourd’hui, via les réseaux sociaux, comment décoder si c’est de l’amour ou non?

Les codes changent, on est dans l’immédiateté, on voit si l’autre est connecté, on attend sa réponse illico alors qu’au 19ème les amoureux s’écrivaient, on attendait une semaine avant de s’inquiéter, et aujourd’hui si la réponse ne vient pas dans la minute , Laure s’imagine plein de choses.

Et le jeu de la séduction dans tout cela ! Dans un message on ne voit pas le regard, l’attitude, la gestuelle de l’autre, on n’entend pas le son de sa voix qui permet de comprendre tant de choses, le monde virtuel pose questionnement, interprétation? On est bien loin de ce qui les unit, la littérature, les mots de leurs livres qui nourrissent leur relation. Une fuite, une crainte de la réalité ?

Ce n’est qu’au bout de cinq mois qu’une rencontre aura enfin lieu. Où les mènera-t-elle ?

Un joli roman de Stéphanie Dupays dont je découvre la jolie plume, fluide, riche en références littéraires car on parle du virtuel, de la recherche de l’amour, de la solitude engendrée par nos petits écrans mais on parle aussi énormément de littérature.

L’imaginaire de Laura, ses lectures , les infos glanées sur les écrans font qu’avec ses indices, ses espoirs et sa réalité elle le décrit « comme elle l’imagine » , un roman qui nous parle aussi des changements de notre société et de l’addiction aux réseaux sociaux.

Je vous le recommande chaleureusement.

Une autre façon de résumé ce livre en lisant les jolies phrases !

Ma note : 9/10

Les jolies phrases

L’amour, la mort, les deux choses qui font marcher le monde font aussi tourner les réseaux sociaux. (…) Une émotion malsaine, un plaisir à se sentir triste sans éprouver la douleur d’un deuil véritable.

Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses; interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait.

A vingt ans, le célibat n’était qu’une étape qu’un avenir plein de promesses reléguerait au rang des souvenirs un peu pénibles; à trente, être célibataire commençait à devenir moins enviable, presque incongru. A presque quarante, Laure semblait entendre se former dans la tête de ses amis les pensées interrogatrices? « Qu’est ce qui cloche chez elle ? » ou réprobatrices « Quand va-t-elle enfin grandir ? ».

Laure recueillait tous ces petits détails avec une attention extrême car, pour elle, dans des choses aussi infimes que le choix d’une étoffe, d’une matière, d’un objet, se situait le tremblement d’un être, sa singularité.

Les sentiments sont une énergie renouvelable, non ?

La photogénie n’existe pas, il n’y a que de mauvais photographes. Et, le plus important, c’est la préparation, un bon maquillage !

Internet crée une intimité virtuelle inédite ; on peut avoir peur de la briser dans le réel.

Face à son béguin virtuel, ces hommes n’avaient aucune chance car ils étaient réels alors que Vincent était une idée façonnée par Laure à l’image exacte de son désir.

L’Atlantide ! Comme toutes nos préférées, elle n’est pas réelle. Ça pourrait être le but d’une vie, trouver son Atlantide, se la fabriquer, ou au moins un endroit à soi qui y ressemble.

Une promesse de bonheur déçue était encore pire que rien du tout.

Facebook est un peu une salle de shoot, non ? On peut se sevrer avec des images, les regarder indéfiniment jusqu’à se convaincre de la présence de l’autre.

Retrouvez Nathalie sur son blog 

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Les sirènes de la virtualité

L’amour 2.0, les sirènes de la virtualité, le pouvoir des mots, Laure, notre héroïne les vit en plein. Spécialiste de Flaubert, prof-plus-plus, brillante universitaire parisienne tout juste quadra aux goûts délicats et au physique sans problème, elle incarne le cliché de la femme française selon les canons d’une époque désuète mais si charmante, celle de Sautet et Rohmer, des robes légères soulignant les tailles fines et des écharpes de soie. Sur Facebook, elle « rencontre » Vincent et s’emballe, selon un mode qu’un oeil extérieur ne comprend jamais vraiment tout à fait mais qui n’en existe pas moins bel et bien. « Comme elle l’imagine » de Véronique Sanson en dresse un état des lieux quasi parfait, d’ailleurs : « Comme je l’imagine il sourit d’un rien
Comme je l’imagine il pense bien
Comme je l’imagine il pourrait même
Etre celui qui sera l’homme que j’aime »
Bien sûr ils ne se sont jamais rencontrés, évidemment leur « connexion » est forte et éveille en eux (en elle surtout, pour ce qu’on en voit) des sensations endormies, et la frustration devient sa meilleure amie.
Mais le roman bifurque alors dans une autre direction… Après « Brillante » où elle décortiquait le monde du travail, Stéphanie Dupays plonge dans la relation amoureuse et nous en propose une analyse plutôt pointue, où domine malgré tout une forme de désenchantement (et une élégance certaine). À grand renfort de citations (toutes pertinentes), elle parvient à construire une histoire comportant un réel suspens qui nous tient bien serré dans ses filets. (J’ai souri à l’accent rémois : « il prononçait oui presque « ui » ».)

Laure aimait les hommes inquiets : pas les angoissés englués dans leurs phobies, juste les hommes un peu inquiets. Les hommes qui regardaient par la fenêtre s’éloigner l’amour de leur vie, les hommes marchant seuls sur des plages en hiver, les hommes buvant un whisky au comptoir d’un bar d’hôtel d’une ville étrangère où ils ne connaissaient personne. Sautet ou Rohmer en avaient souvent fait leurs héros. D’une certaine manière Vincent lui faisait penser à Stéphane d’Un coeur en hiver, le luthier fermé aux sentiments incarné par Daniel Auteuil à qui la violoniste amoureuse dit : « Vous ne pouvez plus vivre comme ça, vous devez accepter que quelque chose se détende en vous. » Il n’y arrive pas et elle part. Les hommes inquiets cherchaient souvent une conjuration dans le travail acharné et un apaisement dans l’art, les livres, la peinture, ce qui en faisait des êtres cultivés et sensibles. Alliée à l’intelligence, l’inquiétude séduisait Laure, la seconde composante adoucissait la première et la préservait de la suffisance. Les hommes inquiets étaient aussi des hommes ayant besoin d’une femme pour les rassurer.

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coup de coeur

Quand la littérature s’empare des réseaux sociaux… Ces derniers temps, que de romans (tous très intéressants d’ailleurs), sur cette nouvelle forme de communication et ses codes. Voici un champ d’observation vraiment passionnant d’autant que ces réseaux sociaux modifient en profondeur les rapports entre les individus et j’irais même jusqu’à dire nos modes de vie.
Dans Celle que vous croyez  (récemment adapté au cinéma), Camille Laurens met en scène le personnage de Claire, une femme de 48 ans qui, pour surveiller son amant volage, se crée un faux profil Facebook, entre en contact avec l’ami de l’amant et finit par tomber amoureuse de lui, sans jamais l’avoir rencontré « en vrai ». Pas de souci, me direz-vous, ils n’ont qu’à se fixer un petit rendez-vous et tout sera résolu ! Oui mais Claire a menti en se présentant comme une belle brunette de 24 ans, célibataire et passionnée de photo… Vous voyez le problème…
Je repense aussi au roman de Philippe Annocque : Seule la nuit tombe dans ses bras dans lequel, via les réseaux sociaux et les messageries, un homme et une femme tombent amoureux l’un de l’autre et vont jusqu’à faire l’amour avec des mots (magnifique discours performatif!!!) sans jamais se rencontrer « in the real life. » Quel est le « statut » d’une telle liaison ? Peut-on même parler de « liaison » quand les mots remplacent les actes ?
Enfin, Fabrice Caro dans Le discours, imagine un jeune homme qui, lors d’un repas de famille, tandis que la conversation roule sur les avantages du chauffage au sol, attend dans une anxiété sans nom un texto de son ex qu’il aime encore et à qui il vient d’envoyer un SMS qu’il juge stupide et qui le torture pendant tout le repas.
Il est clair que, visiblement, les nouveaux modes de communication ne nous rendent pas forcément heureux et semblent plutôt avoir l’art et la manière de nous ruiner l’existence…
Qu’en est-il dans le roman de Stéphanie Dupuys ?
Laure, professeur de littérature à la Sorbonne et spécialiste de Flaubert, a rencontré Vincent sur Facebook. Elle aime discuter avec lui de livres et de films qu’elle apprécie et qui deviennent, d’une certaine façon, des prétextes pour connaître l’autre, le séduire même peut-être.
« Les livres, les films n’étaient pas seulement des livres et des films, ils constituaient un lien entre les êtres, le symbole et le prétexte d’un dialogue interrompu. »
Mais Vincent se montre très vite plus distant, il se connecte puis s’absente, revient, écrit deux trois phrases laconiques et repart. Joue-t-il avec elle ? Est-il sincère ? On s’interroge.
Si, en tant que linguiste, Laure décode parfaitement les signes de la langue littéraire (c’est son métier), elle reste à la porte des usages de la sphère Internet  : constater que Vincent ne lui répond pas alors qu’il est encore en ligne (point vert), qu’il n’a pas liké son post alors qu’il a aimé celui des autres (pouce jaune) la déroute complètement. Si Laure a conscience que « l’état amoureux transform(e) n’importe quelle femme en linguiste méticuleuse et le moindre message en énoncé à interpréter », là, elle patauge lamentablement, s’interroge sur le sens d’un SMS ou d’un émoticône, perd pied dans un monde qui lui est étranger.
De même, elle est très touchante lorsque, dépitée de constater que sa photo de profil n’est pas assez flatteuse, elle va tout faire pour modifier son image.
J’ai trouvé très intéressante dans ce texte la façon dont Laure demeure dans l’incapacité de déchiffrer des codes qui lui échappent totalement, elle qui, dans la vraie vie, est une spécialiste de la question !
En plus, elle a beau avoir lu Proust qui analyse dans le détail le fonctionnement de la jalousie, elle est incapable de se protéger de ce sentiment qui l’envahit totalement : « Swann serait devenu fou sur Messenger. Lui qui interprétait le moindre signe, qui trouvait dans chaque geste ou chaque mot de quoi nourrir sa jalousie, aurait trouvé un réservoir inépuisable de souffrance ». Bien vu, effectivement !
Je trouve que Laure est un personnage très rohmérien dans sa façon de se laisser envahir par le sentiment amoureux et de se débattre avec un langage qui lui échappe, d’analyser le moindre terme, le moindre signe de ponctuation, de tout surinterpréter.
Un seul mot et voilà Laure se laissant aller au plus grand fantasme : « « Peut-être », le mot laissait le champ libre à l’espoir et projetait sur Laure le souffle de Vincent, la caresse de ses mains, le pulpeux de sa bouche… » Waouh, quel souffle romanesque !
Et le plus terrible, c’est que Laure a conscience qu’elle tombe amoureuse d’un homme qu’elle n’a jamais vu, qu’elle ne connaît pas, dont elle n’a qu’une image tronquée qui n’a peut-être (certainement) rien à voir avec la réalité. Pour autant, elle n’y peut rien. « …la seule chose qu’elle connaissait de cet homme était un amas de signes qui, comme tous les signes, s’interprétaient selon un contexte, dont elle ignorait presque tout. Comme elle ignorait tout de la façon de vivre de Vincent, de son rapport aux gens, sans même parler d’un éventuel accord de leurs peaux. Laure voulait être amoureuse, ressentir à nouveau cet état d’apesanteur, croquer la part romanesque de l’existence. Et Vincent était l’image exacte de son désir. »
Que cherche Laure ? Un homme virtuel qui, du fait de sa virtualité, serait un homme parfait ? Ne risque-t-elle pas d’être déçue par une construction idéalisée d’un être qui, au fond, n’existerait pas ?
En tout cas, très vite le smartphone devient une obsession, un objet chronophage, « un instrument de torture. » Laure se sent piégée par ses recherches sur la toile autour de Vincent qu’elle tente sans cesse de déchiffrer : « Laure échafaudait les hypothèses, inventait des scènes de rupture, construisait des scénarios. » D’une certaine façon, Laure devient romancière, créant des personnages qui n’existent pas et des histoires tirées de son imagination.
Mais où va la conduire sa folie ?
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup beaucoup aimé ce texte : le personnage de Laure m’a beaucoup touchée ; l’observation et l’analyse des jeux amoureux à l’heure de Facebook et les questionnements autour des nouveaux rapports humains qu’engendre l’usage des réseaux sociaux m’ont passionnée ; je me suis régalée aussi des références littéraires (oh Flaubert, Proust, René Guy Cadou…) et cinématographiques (oh Rohmer). J’ai trouvé toutes les analyses autour de ces bouleversements de société très fines, très percutantes et l’humour, omniprésent, a fini de me combler.
Un vrai coup de coeur donc pour ce texte que je recommande vivement !

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