East village blues
Chantal Thomas

Seuil
Fiction cie
avril 2019
208 p.  21 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

A la recherche du Village perdu

L’auteure des « Adieux à la reine » poursuit avec ce récit la veine autobiographique présente dans « Souvenirs de la marée basse ». La petite fille d’Arcachon est devenue l’étudiante amoureuse de New York, plus particulièrement de l’East Village, un quartier de Manhattan. En 2017, elle y fait un pèlerinage, faisant surgir, tel Proust trébuchant sur un pavé, tout un monde disparu : celui de la Beat Generation et des poètes dont les fantômes hantent les lieux.

A la fin des années 1970, un vent de liberté souffle dans les rues malfamées de l’East Village peuplées d’ouvriers, de petits artisans et d’immigrés d’Europe de l’Est auxquels s’ajoute une bohème d’étudiants sans le sou et d’artistes autoproclamés. A son arrivée à l’été 1976 après la soutenance de sa thèse, l’auteure loge chez une habitante qui la met en garde contre la violence du quartier. Mais Chantal Thomas n’est pas du genre impressionnable, et se fond avec jubilation au cœur de la grosse pomme qui « réunit ces deux qualités normalement séparées : vous inonder chaque matin de la clarté d’un commencement, frémir d’une énergie diurne infatigable etne jamais se coucher, procurer aux insomniaques, à toute heure de la nuit, le réconfort d’une présence réelle ». La jeune femme marche inlassablement « à l’affût de toutes les épiphanies » que le hasard met sur son chemin, absorbant les possibles multiples, et le week-end, lorsqu’elle ne danse pas au Bonnie and Clyde’s, boîte lesbienne féministe, elle déambule de party en party, d’appartements inconnus en chambres d’hôtel, entraînée d’une fête à l’autre entre alcool, drogue et transe créatrice. Les artistes maudits habitent le mythique Chelsea Hotel, et il lui arrive même de croiser Andy Warhol. Quarante ans plus tard, la revenante constate que la gentrification a fait son œuvre : plus de vagabonds poètes arpentant les rues, les anciens habitants ont été chassés par une bourgeoisie qui investit dans l’immobilier. La fête est finie, l’East Village est devenu l’un des quartiers les plus chics de Manhattan, immergé « dans l’autosatisfaction du même et de sa reproduction à l’infini ».

Sans nostalgie, mais avec une jouissance du souvenir, Chantal Thomas raconte cette époque de sa vie où elle a fait partie des lieux comme tant d’autres, célèbres ou anonymes. Ce beau récit dynamique est une ode à la ville bouillonnante qui a vu éclore des poètes comme Kerouac, Burroughs ou Ginsberg, au son de Lou Reed et du Velvet Underground.

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jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur nuit blanche

Je ne sais pas pourquoi, mais imaginer Chantal Thomas en baroudeuse-sac-à-dos faisant du stop le long des routes brûlantes de la banlieue de Lima, arrivant à New York, un bonnet péruvien sur la tête et un sac de marin sur l’épaule, sans un sou en poche et ne sachant pas trop où dormir…eh bien là, franchement, je suis tombée des nues…
Je voyais cette dix-huitièmiste accomplie, spécialiste de Sade, Casanova et Marie-Antoinette, fréquenter quelque boudoir douillet de Versailles plutôt que les bars lesbiens de Manhattan.
Comme quoi, on se trompe beaucoup sur les gens, on les fige dans une image qui ne correspond qu’à une infime partie de ce qu’ils sont et l’on oublie que la vie fait de nous des êtres de contrastes et de contraires.
En revanche, ce que j’ai parfaitement retrouvé, c’est cette sublime écriture, ces phrases qui se déroulent, se déploient gracieusement dans une harmonie si parfaite et si rare.
Nous sommes donc en juin 2017, Chantal Thomas fait sa valise pour New York. C’est une ville qu’elle connaît bien puisqu’elle y a séjourné à plusieurs reprises : d’abord un bref passage de 24 heures dans les années post-bac, avec Sandra, la copine du lycée, à l’occasion d’un voyage au Pérou. C’est le choc, l’expérience du démesuré et du formidable dans tous les domaines, l’affolement des sens, l’ivresse de s’y trouver, enfin : « je m’abandonnais à la fascination ». Aucune autre ville ne souffre la comparaison. Il y a New York et les autres, loin derrière.
La seconde expérience a lieu en juin 1976 : Chantal Thomas vient de soutenir sa thèse sur Sade sous la direction de Roland Barthes. Elle part avec une vague adresse en poche et se présente chez une certaine Jodie qui n’a pas l’intention de garder la voyageuse bien longtemps.
Au fond de la valise, un autre bout de papier, une autre adresse, au sud-est de la ville : celle de Cynthia. L’accueil est chaleureux. Le « railroad apartment » envahi par les plantes et, la nuit, par les cafards finit de séduire la voyageuse. Et en plus, le quartier se révèle extraordinaire : l’East Village, peuplé d’artistes, de gens exilés et sans le sou est composé de petits immeubles, de jardins communautaires et de friches. Le quartier est dangereux et séduisant. Chantal Thomas se laisse happer, transportée par cette ville pleine de vitalité, berceau de la fameuse Beat Generation et des Kerouac, Ginsberg, Orlovsky… : folie des week-ends, des boîtes de nuit, des « parties », des brunches gargantuesques, des déambulations nocturnes et des rencontres insensées…
C’est non seulement un lieu (et quel lieu!) que découvre Chantal Thomas mais une époque, celle où l’on croise Andy Warhol dans une boîte de nuit, où l’on passe une soirée folle au Chelsea Hotel, lieu mythique où vécurent Arthur Miller, Thomas Wolfe, William Burroughs, Patti Smith etc, où l’on rencontre à tous les coins de rue des gens assis par terre sur un carton et qui se disent poètes…
Oui, New York est le lieu de tous les possibles et notamment celui de devenir écrivain… En France au contraire, « il en fallait beaucoup et, surtout, il en fallait longtemps pour se déclarer écrivain. » Là- bas, armé d’une machine à écrire, n’importe qui s’autorise à frapper les touches et on verra après… C’est là que Chantal Thomas a senti qu’elle pouvait se lancer elle aussi, s’autoriser cet acte quasi sacré en France…

Une autre rencontre avec New York a lieu en juillet 2017 : pour explorer ce quartier qu’elle aime tant, Chantal Thomas choisit pour guide une inconnue qu’elle suit dans la rue : une femme japonaise tout de blanc vêtue (couleur de la mort au Japon). Dorénavant, les magasins rose bonbon de cupcakes et de cookies ont remplacé les bars underground : place au jus de carotte et à la guimauve. La gentrification galopante a tué un quartier dont les prix ont explosé. Les anciens habitants sont expulsés, les immeubles détruits et reconstruits : c’est le règne du billet vert. «  La disparition des poètes dans un monde régi par le seul marché de l’immobilier est une perte du côté de l’irrémédiable, la perte de son âme. » « Il y a quelque chose de pourri dans l’empire de » la Grande Pomme, il ne reste désormais que des fantômes et des traces presque disparues d’une époque à jamais perdue… (D’ailleurs, les reproductions des photos de graffitis saisis dans les rues de l’East Village et qui accompagnent la lecture du texte traduisent la volonté de témoigner d’une époque et entrent donc en résonance avec le projet même de l’auteure.)
C’est donc une belle balade que nous propose Chantal Thomas, une découverte de lieux qui ont changé et d’une époque, bien révolue elle aussi. Mais ce que présente East Village Blues, c’est peut-être aussi et surtout la façon dont elle est née à l’écriture, ce qui lui a permis d’accéder à cette liberté et de s’affranchir du regard du père (Barthes) ou des pairs (l’Université française). Seule New York détenait ce pouvoir, offrait cette folie, permettait cette audace.
Un texte superbe qui dit toute la nostalgie pour un passé qui n’est plus, pour un monde de liberté propice à la création littéraire et au bonheur intense de vivre.
Fort, très fort et plein de poésie…

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