Encre sympathique
Patrick Modiano

Gallimard
octobre 2019
137 p.  16 €
ebook avec DRM 11,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Magnétique Modiano

N’affirme-t-on pas à chaque fois que le dernier roman de Patrick Modiano est le meilleur ? Que ce livre-là résume tous les thèmes de son œuvre ? Que l’écrivain se renouvelle sans se trahir ? Que l’atmosphère qui s’en dégage est unique, indissociable de son histoire personnelle ? Tout cela est plus vrai que jamais dans ce nouvel ouvrage intitulé « Encre sympathique », cette encre invisible qui surgit peu à peu du néant pour révéler ses secrets. Tels sont les souvenirs du narrateur : évaporés dans le brouillard du passé, ils réapparaîtront peu à peu, par bribes, de manière de plus en plus nette…

Le narrateur est devenu détective. Il s’est lancé dans cet improbable métier car il pensait que « ce travail provisoire me fournirait toute une documentation qui pourrait m’inspirer plus tard si je me consacrais à la littérature. L’école de la vie, en quelque sorte. » Il ne pensait pas si bien dire, car sa première mission, la recherche de Noëlle Lefebvre, disparue depuis plus d’un mois, va le conduire bien plus loin qu’il ne l’imaginait. Partant sur les traces de cette femme dont le visage lui évoque quelque chose de très lointain, tentant de comprendre ce qui lui est arrivé, il tombe sur des indices qui vont peu à peu entrer en résonance avec ceux de son propre passé. En chemin, on visitera la maroquinerie Lancel de la place de la Madeleine où Noëlle travailla quelque temps, on rencontrera un certain Roger qui aurait été vaguement le mari de Noëlle selon Gérard Mourade, qui lui aurait été tout aussi vaguement son ami.

On pouvait se demander ce que Patrick Modiano entouré de ses vieux annuaires des années cinquante, sortes de pochettes surprise abritant des noms de rue ou de personnes qui déclenchaient son inspiration et surtout ses déambulations dans Paris, deviendrait à l’ère d’internet. On ne s’étonnera pas de constater qu’il n’y trouve pas son miel. « Aujourd’hui, j’entame la soixante-troisième page de ce livre en me disant que l’Internet ne m’est d’aucun secours…. Tant mieux, car il n’y aurait plus matière à écrire un livre. Il suffirait de recopier des phrases qui apparaissent sur un écran, sans le moindre effort d’imagination. » Peu à peu, sans internet, il va combler les blancs de la vie de Noëlle Lefebvre et ceux de sa propre existence. « Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas et l’on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis, un jour il revient à l’improviste quand vous êtes seul et que rien autour de vous ne peut vous distraire. Il revient, comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme. » Magnétisme, voilà un mot qui décrit fort bien ce roman.

 

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 Les internautes l'ont lu

Modiano me fait toujours l’effet d’un auteur qui serait resté enfermé quelques décennies dans une boîte très hermétique que l’on aurait enfin ouverte. Rien de ce qui fait le XXIe siècle ne concerne ses romans: pas de traces de téléphones portables, d’ordinateurs ou de réseaux sociaux… Non, chez Modiano, on cherche un nom dans le Bottin, on écrit des lettres avec de l’encre bleu Floride, on parle de dancing et de bureau des PTT, de magnétophone et de télégramme…
Les gens sont aimables ou méfiants, habitent ou ont habité Paris (ils peuvent aussi être absents momentanément de Paris, ce qui est toujours vaguement inquiétant ou risqué) et s’appellent comme on ne s’appelle plus : Gérard Mourade, Noëlle Lefebvre ou George Brainos…
Généralement, l’un d’entre eux a disparu et un narrateur le recherche. Pourquoi ? On ne sait pas vraiment et lui non plus dans le fond. S’ensuit une espèce d’errance essentiellement parisienne, dans un périmètre assez limité et une chronologie relativement vague. On a toujours l’impression que le narrateur souffre d’une myopie prononcée qui l’empêche de voir au-delà d’une certaine distance (autrement, ce qu’il voit est flou) et qu’une forme d’amnésie l’a frappé peu de temps après sa naissance. Le personnage principal est donc quelqu’un qui ne se souvient pas et les gens qu’il interroge ne se souviennent pas eux non plus. Bref, tout le monde a tout oublié et l’on cherche des gens que personne n’a jamais rencontrés, et qui sont certainement morts depuis longtemps (mais là, c’est pas sûr!)
(Seules les traces font rêver, disait René Char… )
Bref, on tourne pas mal en rond, on rencontre une poignée de personnages (très peu) mais on finit quand même par les confondre (moi en tout cas), on se perd dans des détails (des histoires de lettres, de dossiers égarés ou incomplets…), les années passent, on vieillit (mais on ne change pas vraiment), on ne renonce pas à chercher (en s’autorisant quelques pauses assez longues tout de même) comme si le sens de la vie dépendait de ce qu’on allait trouver (ou pas) et puis, on finit toujours par mettre la main sur une personne : est-ce vraiment celle que l’on cherchait au début ou bien quelqu’un qui lui ressemble vaguement ? Peu importe, elle fera l’affaire.
Dans cette atmosphère hors du temps et hors de tout, des paroles d’une très grande banalité prennent soudain l’allure de questionnements philosophiques très profonds : exemple page 26 : « Et vous, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? » Eh oui, qu’est-ce qu’on fout là, dis-le moi…
Bref, on aime Modiano ou pas. Si vous aimez, vous adorerez ce roman ; si vous n’aimez pas, passez votre chemin.
Quant à moi, je fais partie des fans absolus : j’aime l’écrivain qui à chaque question qu’on lui pose répond par « C’est compliqué » avant de plonger son regard inquiet dans le vide et de répéter une autre fois comme quelqu’un qui prend douloureusement conscience de la difficulté de traduire l’existence en mots, « oui, c’est compliqué »… J’aime ses textes parce qu’ils expriment une vision du monde très personnelle, et c’est bien là la caractéristique d’un grand écrivain, isn’t it ?
L’errance modianesque dit le temps qui passe, s’effiloche, la mémoire qui vacille et l’oubli qui prend le relais. Les lieux, seuls, forment de vagues repères… et encore… Rien ne résiste au temps, ni les gens, ni les choses…
L’homme n’est qu’un passant… Un passant de passage… Qui a presque tout perdu et tout oublié.

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