Né d'aucune femme
Franck Bouysse

Manufacture de livre
Litterature
janvier 2019
334 p.  20,90 €
ebook avec DRM 13,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu
coup de coeur

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coup de coeur

Né d’aucune femme de Franck Bouysse
est le coup de cœur de la Librairie Grangier à Dijon
dans notre q u o i l i r e ? #64 « spécial polars »
et celui de L’Arbre à Papillons à Phalsbourg dans le q u o i  l i r e ? #70

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La jeune fille et la noirceur du monde

L’auteur l’admet lui-même : « il est plus facile d’aborder les combats de femmes, la notion de l’identité…avec le recul et la pudeur que permet l’ancrage dans un autre temps. » Pour camper Rose, sa nouvelle héroïne, Franck Bouysse compose un roman qui aurait pu être écrit il y a un siècle, tant par le choix de ses personnages, celui de l’univers choisi, que par l’utilisation d’une langue que l’on associerait plus volontiers aux romanciers du début du 20e siècle, voire du 19e.

Gabriel, un jeune curé, est appelé dans un asile pour bénir le corps d’une défunte. Il s’y rend avec le jeune Charles, son bedeau et sait qu’il va trouver sous les plis de la tenue de la femme morte « les cahiers de Rose », comme le lui a annoncé l’infirmière venue le prévenir. Gabriel devient donc le porte-voix de l’histoire de Rose, une jeune fille vendue par Onésime, un père essayant de sortir les siens de la misère.

« Malgré les doutes, les traits du visage de la femme se détendirent petit à petit face à ce mari retrouvé sous son apparat de misère toujours de circonstance, mais qu’il portait de nouveau telle une digne parure au regard de la pesante richesse lestant son bras, qui l’avait fait un temps félon de l’âme d’une famille entière. »

Nul conte de fées dans ces pages sombres. Magnifier la nature, décrire avec la précision d’un orfèvre les chevaux, les corps, les paysages… équilibrent à peine les passages de souffrance, de détresse et de terreur. Rose est violée par le maître des lieux, sous le regard d’une mère abominable : « la vieille était toujours sur sa chaise, elle récitait des paroles que je comprenais pas. C’était de la douleur supplémentaire qu’elle reste là sans rien faire (…) je savais pas ce qui me faisait le plus souffrir entre la douleur, le dégoût et la honte. »

La jeune fille n’a nulle chance de s’échapper et ne peut compter sur personne pour espérer mettre fin à son calvaire. Sauf à essayer de tuer ses bourreaux.

Les chapitres portent le nom des protagonistes, de quelques-uns tout du moins, comme autant d’entrées dans cette fiction. Leurs voix offrent un peu de recul -nécessaire dans ce climat de violence-. A celle de Rose succède celle d’Edmond, le si peu courageux demi-frère du Maître des Forges, ou celle d’Onésime, rongé par le remords qui reviendra tenter de reprendre sa fille aînée, Elle, la mère de Rose. Et puis il y a la voix de l’Enfant « muet. Ce qu’il a cru rêver et qui surgit ce jour dans l’immobilité de son corps accroché à la bride, cette trace qui relie l’enfant à l’homme, lui à lui, fils né d’aucune femme, et non un autre. Tout ce qu’il devient. Tout ce qu’il est. »

Franck Bouysse aime creuser le sillon de la mémoire, la sienne comme celle des conteurs dont les récits ont jalonné sa propre enfance. Les lecteurs pourront sans peine transposer l’histoire de cette héroïne broyée par les hommes en une époque plus contemporaine.

L’auteur de « Grossir le ciel » et de « Glaise » n’en a pas fini d’explorer la noirceur humaine…

 

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Né d’aucune femme de Franck Bouysse est le coup de cœur de la librairie Tome 7 à Paris dans
le #54 de notre rubrique q u o i l i r e ?

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 Les internautes l'ont lu

noir sur blanc

L’époque à laquelle se situe le récit que nous propose F.Bouysse est dificile à apprécier avec exactitude, disons la fin du XIX° siècle.
Dans une campagne reculée, Onésime, paysan pauvre, ne s’en sort pas de la misère. Il a quatre filles et décide de « vendre » l’aînée, Rose, à Charles, un forgeron qui cherche une…domestique.
A 14 ans, la jolie Rose est donc arrachée à sa famille, pour entrer en esclavage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ô combien.
Charles est un maître absolu, chaperonné par sa vieille mère, la sorcière avec qui il vit dans un château perdu au fond des bois.
Rose est une fille dégourdie, tout juste nubile et bien sûr trop jeune pour lui résister. Elle va découvrir l’enfer, ni plus ni moins, et bien sûr subir les viols récurrents de son désormais seigneur et maître.
Au château vit aussi Edmond, le demi-frère de charles, palefrenier et homme à tout faire un peu timoré, dont l’amitié voire plus ne lui sera pas un grand réconfort, à première vue.

Bouysse nous plonge dans un crescendo hallucinant, parfois malheureusement à la limite du vraisemblable, qu’il nous conte par le truchement du journal de Rose, tombé dans les mains de Gabriel, le jeune curé de la paroisse.
Dans un style plutôt réussi, alternant le lyrisme poétique et la sobre narration (selon les personnages dont les mots sont sur les pages : Gabriel, Onésime, Edmond ou surtout Rose), il explore la noirceur de l’âme humaine autant que la puissance de l’amour vrai, pour s’acheminer vers un happy-end suggéré en demi-teinte, peut-être un peu convenu.

Voilà certes un livre accrocheur, un « page-turner » qui laisse une empreinte forte, mais je ne sais trop où l’auteur a voulu en venir, si tant est qu’il ait voulu aller quelque part…

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on n'aurait pas dû

Il était une fois une famille de pauvres paysans : le père, la mère et les quatre filles. Un jour, le père décida de vendre son aînée à un homme riche qui en fit son esclave. Le père regretta son geste et voulut récupérer sa fille mais…
Né d’aucune femme est un conte, noir, cruel, sombre, qui utilise tous les archétypes du conte : un cadre spatio-temporel imprécis ; des personnages nettement caractérisés : les gentils (héros ou héroïnes), les méchants (les opposants) et ceux qui aident les gentils (les adjuvants). Pas de profondeur psychologique : c’est normal puisque dans un conte les personnages répondent à une fonction. Le schéma narratif est celui du conte : une situation initiale (ils sont pauvres mais heureux sans le savoir), un événement perturbateur (la vente), quelques péripéties (le père veut récupérer sa fille…), un élément de résolution et une situation finale. On a aussi le château, la chambre interdite, la femme prisonnière…
Né d’aucune femme répond donc aux critères du conte, sans originalité particulière sinon la longueur. Il m’a semblé d’ailleurs que tout était prévisible, attendu : dans l’ensemble, aucun événement ne m’a surprise. Le conte se déroule tranquillement, on sait où l’on va et l’on y va. Pas franchement de suspense et beaucoup de longueurs donc…
Par ailleurs, j’ai depuis longtemps passé l’âge de pleurer sur des personnages de contes : ni Rose, ni son père ni qui que ce soit ne m’ont particulièrement émue, j’ai suivi le déroulé de l’histoire sans jamais m’attacher aux personnages à qui il aurait bien pu arriver n’importe quoi, peu m’importait dans la mesure où, la situation étant invraisemblable, les personnages l’étaient tout autant.
Pas d’originalité non plus dans l’entrée en matière : un prêtre trouve un cahier écrit par une femme. La lecture de ce cahier sera l’objet du conte. Rien de nouveau sous le soleil.
Une écriture assez plate sur les trois quarts du livre puisque c’est Rose qui est censée parler.
Bon.
Pourquoi pas ?
Des longueurs, de l’ennui, aucune surprise…
Tout ça pour dire que je suis très étonnée par les louanges dithyrambiques lues ici ou là sur ce roman. Comme je l’ai déjà dit, je ne vois aucune originalité dans la forme ou dans le fond. Tout est attendu et cousu d’un fil blanc bien épais.
Mais en plus de cela, certaines choses m’ont franchement énervée : d’abord le côté mélo. Certes, cela peut se rattacher au genre choisi, mais là, vraiment, ça dégouline de partout, on se croirait parfois dans les pires romans-feuilletons du XIXe… Et que je t’en remette une couche et encore une (que c’est lourd, appuyé)… Oui, cette affaire est bien triste, très triste même, on l’a compris, pas la peine d’en rajouter… Que de pages pour faire pleurer dans les chaumières…. Quelle surenchère dans le misérabilisme…
Autre point (qui m’a déplu) : imaginez une pauvre gamine de 14 ans, séparée de sa famille, qui arrive dans une demeure tenue par deux étrangers qui la séquestrent. Elle parvient tout de même à échanger un peu avec un homme à tout faire (un gentil lui). Eh bien, la petite chérie, qui vient d’avoir ses règles et qui, donc, est devenue une femme, se sent soudain tout émoustillée par le dos du beau jardinier… Tiens donc… Et que je te le reluque… Oh qu’il est beau le gredin…. Là, je me suis soudain demandé où l’auteur nous emmenait. Tout cela m’a paru complètement saugrenu vu la situation (même si rien n’est vraisemblable dans un conte… il y a quand même des limites, non?) Malaise… S’agit-il d’émoustiller le lecteur ?
Non, ce ne sont pas les scènes violentes qui m’ont gênée, j’en ai lu d’autres et des bien pires, ce sont plutôt ces scènes d’éveil des sens qui m’ont semblé artificielles et m’ont mise mal à l’aise.
Alors non, je ne partage pas l’enthousiasme général, loin de là.
Mais ce n’est que mon petit avis !

Lire au lit, le blog

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Une écriture poétique pour un roman noir d’une force inouïe

La plus grande des difficultés maintenant c’est de trouver les mots afin de vous donner l’envie de lire ce livre…
J’ai à la fois découvert une terrifiante histoire mais aussi un auteur.
Car il faut lire roman si vous aimez les histoires qui vous embarquent dans un univers fou, si vous aimez une écriture poétique même dans les moments les plus sombres, si vous aimez les émotions, si vous aimez les frissons, si vous aimez une histoire comme un jeu de construction où chaque pièce s’emboite parfaitement, à un moment ou à un autre.
Je ne connaissais pas Franck Bouysse, même pas de nom, il ne fait pas partie de mon univers livresque et je me suis fait faucher, balader, emporter par son écriture et son récit. Cette lecture a été un voyage dont on ne ressort pas indemne, elle va me suivre et me poursuivre, car c’est une plongée dans le noir, le sombre mais le beau…..
Mais :
Il est grand temps que les ombres passent aux aveux. (p10)
Une femme, Rose, est morte dans un asile et Gabriel, le curé du village, se voit confier une bien étrange mission. Récupérer deux cahiers glissés sous la robe de la morte à sa demande. Qui est-elle ? Pourquoi cette dernière volonté ?
A la lecture des deux cahiers, Gabriel va découvrir une terrifiante histoire, qui comporte bien des noirceurs.
Je ne peux vous en dire plus sinon qu’il y est question de famille, de pauvreté, de conscience mais aussi du mal, du pouvoir et d’amour. Il faut, comme je l’ai fait, rien en savoir, l’ouvrir et commencer la lecture. L’auteur a construit son récit par la narration à plusieurs voix, toutes ont de l’importance, leur ordre d’apparition également. Se laisser emporter par la beauté des descriptions de personnages, de paysages, d’atmosphère : Franck Bouysse a trouvé les mots, les phrases, le style qui imprègnent, qui collent à cette histoire.
Tout a son importance, chaque élément, chaque détail, chaque personnage. C’est une mécanique extrêmement précise, huilée, implacable, on pense à plusieurs moments comprendre, imaginer la suite mais seul l’auteur la connaît….. Il en est le maître
On n’a pas les mêmes égoïsmes, mais on peut s’en faire un même noeud au coeur (p140)
Les personnages sont forts, ils ont tous été parfaitement intégrés définis, décrits et tiennent chacun leur place. Franck Bouysse allie brutalité et douceur, horreur et humanité. L’équilibre est parfait, justifié, argumenté. Cela tient debout même dans le pire. Mais où va-t-il chercher tout cela ?
L’écriture est à la fois sèche mais aussi enflammée, une plongée dans les sentiments humains, les plus sombres comme les plus beaux :
Trois filles arrachées au néant, au motif qu’un homme et une femme se doivent de fabriquer un peu plus qu’eux-mêmes pour échapper au temps, sans penser ni même imaginer un seul instant les malheurs à venir et le cadeau empoisonné que peut devenir une vie. Un cadeau pouvant se révéler bien pire que le néant préalable, qui n’est rien d’autre qu’une absence jamais considérée par les hommes, et pas plus par un dieu. Parce que sortir un petit être du néant d’avant pour lui offrir celui d’après est une immense responsabilité et en sortir quatre, une pure folie. (p201)
Il y a par moment l’écrivain qui se glisse dans ses personnages, il utilise pour chacun un langue propre à sa condition, à ce qu’il est.  « Les mots passent de ma tête à ma main avec une facilité que j’aurais jamais crue possible, même ceux que je pensais pas posséder, des mots que j’ai sûrement appris aux Landes, ou bien lus dans le journal du maître, et d’autres que j’invente. Je peux pas m’arrêter quand je suis enfermée dans cette chambre. Ils représentent la seule liberté à laquelle j’ai droit, une liberté qu’on peut pas me retirer, puisque personne, à part Génie, sait qu’ils existent. J’ai plus besoin de travailler. J’ai aussi quelqu’un à qui parler de temps en temps, et des mots à jeter sur du papier. Qu’est-ce que je pourrais demander de plus aujourd’hui. « (p233)
c’est un roman de contrastes, comme la couverture le montre : la force et la douceur, le rude et le doux, comme un décalage, comme une vie saccagée mais où l’espoir et l’amour peuvent tenir dans les bras et le regard de cette femme pour l’enfant.
C’est une histoire de folie, celle dont il est question, celle de la folie de certains êtres mais aussi c’est une histoire de la folie livresque qui nous saisit par la qualité de l’écriture qui évite de tomber dans le glauque même si les faits sont parfois terrifiants.
Ici, c’est pas la folie des autres qui me fait peur, c’est de pas pouvoir m’y réfugier moi. (p234)
Franck Bouysse ne se contente pas de raconter une tragique histoire, il nous embarque dans le tréfonds des âmes humaines, dans ce qu’elles ont de plus noir mais aussi de plus beau. Il y est question de paysages, d’ambiance, de lieux, d’animaux, de conscience : chacun tient sa place, chacun joue son rôle et c’est tout à fait le genre de livre dont on se souvient longtemps après, qui laisse une empreinte indélébile dans notre mémoire.

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