critique de "Juste ciel", dernier livre de Eric Chevillard - onlalu
   
 
 
 
 

Juste ciel
Eric Chevillard

Les Editions de Minuit

141 p.  14,50 €
ebook avec DRM 10,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
nuit blanche

Juste ciel… un petit tour dans l’au-delà

Jamais peut-être l’expression «à mourir de rire» n’a mieux convenu que pour ce roman délicieux même s’il ne tient pas forcément ses promesses. Car en refermant le livre, on continue à ses perdre en conjectures sur « comment furent créés le monde, la vie, comment tout cela prendra-t-il fin, quelle est la fonction du Mal… » En revanche, je peux vous promettre que vous passerez un très agréable moment à lire les réflexions post-mortem d’Albert Moindre, spécialiste des ponts transbordeurs (autre espèce en voie de disparition). Il vous sera par la même occasion donné de réfléchir sur des notions telles que l’intuition, le destin (c’était écrit), le libre arbitre, voire même sur la vie après la mort. Autrement dit, derrière cette joyeuse fantaisie, on finit par toucher ces choses essentielles qui font de l’homme un roseau pensant. Mais avant cela, il aura bien fallu comprendre par quel concours de circonstances on est passé de vie à trépas et en quoi consiste cette «nouvelle vie». Quiproquo, voire incompréhensions ne sont alors pas inhabituelles, surtout lorsqu’on ne trouve pas d’interlocuteur capable d’apporter les bonnes réponses aux questions légitimes qui se posent : « Albert ne s’attendait pas à toute cette bureaucratie. On se croirait au dernier étage du gratte-ciel, dans les locaux vitrés d’une administration tatillonne. » Voilà qui change des représentations du paradis laissées par les écrits religieux ou par des peintres ne manquant pas d’imagination. Même si le narrateur se demande si en fait, nous aimerions vraiment passer l’éternité dans des « vallons herbus, entouré d’oiseaux blancs, d’agnelets et de buissons fleuris. » N’oublions pas l’aspect inéluctable d’un décès. Du moins, c’est ce que l’on peut penser avant d’atteindre la page 140. Là, suivant le point de vue, les choses se compliquent ou s’éclaircissent. On y apprend que notre héros est en fait déjà mort plusieurs fois, mais que son caractère et son savoir-faire allaient devoir encore servir. « Rien ne sera jamais définitif tant que nous n’aurons pas aboli la dimension temporelle dans laquelle s’inscrivent toutes ces histoires. » Comme dans le meilleur des romans de H.G. Wells, « on » a choisi de remonter le temps avant la morsure de vipère fatale, voire même avant la cérémonie des obsèques. Du coup, l’histoire n’est plus la même. Ni pour Albert, ni pour ses proches, ni pour Miss Colorado 1931, ni même pour le lecteur. Qui peut ainsi continuer à se régaler de ce roman tout simplement vertigineux !

Retrouvez Henri Charles Dahlem sur son blog

partagez cette critique
partage par email
 
coup de coeur

Et après la mort ?

Avouerai-je que je ne lis le Monde des livres que pour la critique qu’y donne, chaque semaine, Eric Chevillard ? Un vrai bonheur. Drôle, impertinent, n’ayant pas peur de démolir quelques gloires médiatiquement éprouvées ni de faire découvrir des auteurs peu connus.
Son dernier roman, Juste ciel, aux éditions de Minuit, est également réjouissant et ose aborder un sujet rarement exploité, en dehors d’une littérature de sacristie, celui de la vie après la mort. Il ne faut pas s’attendre à y trouver des thèses argumentées – même si on y raisonne fort -, c
Chevillard supporterait mal tout ce qui s’apparenterait à un traité sur la question. La première phrase donne la tonalité exacte de son livre : »Lorsqu’il fut mort, Albert Moindre considéra sa situation nouvelle avec perplexité. » Il faut accepter cette rupture avec nos modes habituels de pensée et suivre Moindre (qui fut, sur terre, spécialiste des ponts transbordeurs – cela aura son importance, plus tard) qui « se » déplace – mais « se » implique un sujet dont la réalité est bien problématique – au travers d’un autre monde qui obéit à une logique bien différente de celle qui règne dans le monde qu’il vient de quitter. De bureau en service, il parcourt un chemin qui n’est pas une descente aux Enfers (Orphée, Ulysse, Dante sont partis dans la mauvaise direction !) mais une ascension vers un savoir absolu, censé être celui de Dieu (?). Du Bureau des Elucidations où l’on essaie de comprendre où l’on est, ce que l’on est, ce que l’on fait, en passant par l’Observatoire d’où la vue sur la terre est imprenable, jusque dans les plus petits détails, et par le Service des Réclamations où l’on demande des comptes sur toutes les imperfections, souffrances, guerres, catastrophes, déceptions ou petits bobos… de la vie de Moindre comme de celle de l’humanité tout entière, « il » arrive enfin au Service des Rétributions : quel est le prix à payer ? Sauvé ou damné ? Récompensé ou puni ? Visiblement, les critères du Jugement ne sont pas ceux qui fonctionnent ici-bas et les hiérarchies que nous estimons les mieux établies sont bouleversées. D’absolus inconnus se révèlent être les plus grands dans leur spécialité alors que les gloires panthéonisées sont ridiculisées ou tout simplement absentes du classement- ce qui permet à Chevillard quelques insolences délectables dans leur arbitraire. Où l’on comprend aussi que pour qui a gardé encore quelques images, devrait-on dire quelques illusions, tout savoir n’est pas forcément supportable.
Comment Chevillard se tire-t-il de cette exploration à haut risque ? Par quelle pirouette et grâce à quel pont transbordeur ? Il faut laisser au lecteur de ce roman jubilatoire le plaisir de le découvrir.

Retrouvez Patrick Rödel sur son blog

partagez cette critique
partage par email