L'Homme à l'Hispano
Pierre Frondaie

Illustration de Léon Fauret
L'éveilleur
avril 2017
270 p.  19 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu

la redécouverte d’un mythe

Je ne sais si le nom de Pierre Frondaie parle encore aux lecteurs d’aujourd’hui.L’homme à l’Hispano, pas davantage, ce roman qui fut pourtant un immense succès lorsqu’il parut, en 1925. Peut-être les cinéphiles savent-ils qu’il fut, par deux fois, portés à l’écran – une première fois par Julien Duvivier, en 1927, avec des acteurs bien oubliés aujourd’hui, Huguette Duflos et Georges Galli – une seconde fois par Jean Epstein, en 1933, avec Marie Bell et Jean Murat, un couple de rêve pour ceux qui les ont vus dans ce film.
La maison d’édition L’Eveilleur a eu la bonne idée de republier le livre de Frondaie qui nous plonge dans ces années que l’on disait folles, où les écarts de fortune commençaient d’être insolents et où une classe d’oisifs partageait sa vie entre les stations balnéaires à la mode (Biarritz) et les Palaces des capitales européennes (le Ritz). Ce monde où se côtoient nouveaux riches et vieille aristocratie toujours aussi sure de ses privilèges est régi par des codes sévères qui règlent préséances et bienséances. Le luxe dans lequel tous vivent ne cherche même pas à se faire pardonner par sa beauté ; il est leur milieu naturel et ceux qui n’en font pas partie n’existent tout simplement pas à leurs yeux.
C’est dans ce cadre que va se dérouler le roman de Frondaie. Un jeune homme, beau et ruiné, Georges Dewalter, débarque à Biarritz dans une Hispano blanche qu’on l’a chargé de convoyer. Dans ce milieu qui ne vit que de paraître, il est évident qu’il ne peut être qu’un homme riche. Il fait la connaissance d’un original, lord Oswill, et surtout de sa femme Stéphane. C’est évidemment le coup de foudre immédiat entre cette jeune femme, mal mariée et solitaire, et ce garçon tellement séduisant. Et cet amour est bien la seule chose authentique dans ce bal masqué qu’est la vie mondaine.
Le drame est que Stéphane est, elle aussi, victime des apparences et qu’elle ne peut imaginer que Georges n’a pas un sou vaillant et qu’il était, quand il l’a rencontrée, sur le point de s’exiler en Afrique. Georges se laisse entraîner dans une succession de mensonges dont il sait qu’il ne pourra jamais sortir et c’est, pendant quelques semaines, la passion la plus folle qui se déploie, au mépris des conventions les mieux établies. Le peu d’argent qui reste à Georges lui sert à suivre le mode habituel de vie de sa maîtresse, qui ignore simplement que la pauvreté peut exister. Il joue un double jeu qui le déchire et le désespère – riche, en apparence, pour ne pas décevoir Stéphane – pauvre, en réalité, et condamné à mentir et à souffrir, pour ne pas faire souffrir celle qu’il aime.
Lord Oswill a découvert que sa femme le trompait. Il décide de se venger et d’elle qu’il n’aime pourtant pas et du godelureau qui l’a séduite – en faisant éclater la vérité : Dewalter n’est qu’un escroc qui en veut à la fortune de Stéphane. Le plan qu’il dresse est pervers à souhait, mais les choses ne se passeront pas comme il l’avait prévu et la grandeur morale de Dewalter finira par triompher, d’une manière inattendue.
Le livre de Frondaie a un intérêt autre que d’être un documentaire sur les années 20 ; il contient une critique impitoyable des faux-semblants qui règlent l’existence de cette classe de privilégiés, de l’argent qui fausse les rapports entre les hommes et sépare les riches de la réalité, de la violence de la domination de classe (les rapports avec la domesticité) ; il a, pour ce faire, une plume incisive qui sait trouver les mots justes sans pour autant paraître partisan.
Quelques scènes, comme celle de la promenade dans la forêt de pins sous l’orage, ont une belle puissance d’évocation. « Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non loin des dunes, sur le sommet desquelles on a l’impression du désert. Des nuées, accourues du large, s’amoncelaient si proches de la terre qu’elles semblaient risquer des déchirures à la pointe des arbres. De minute en minute, la lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt plus qu’une teinte de plomb sur tout ce que les yeux pouvaient découvrir : l’immédiate forêt, l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses poudres d’écume, les lèpres sableuses des passes à l’entrée du bassin et le calme insidieux de sa masse liquide, derrière elles. »
L’Homme à l’Hispano peut continuer à séduire ses lecteurs.

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