L'insouciance
Karine Tuil

Gallimard
blanche
août 2016
528 p.  22 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

L’insouciance et la vie

Une fois encore, Karine Tuil fait souffler un vent, une tempête même, de romanesque sur la rentrée littéraire. Elle ne suit pas le rythme d’un métronome, un livre par an, quelle que soit l’inspiration, quelle que soit sa nécessité. Non, il lui a fallu trois ans pour venir à bout de ce formidable récit débuté avant les attentats, mais nourri ensuite de ce qui s’est passé tout au long de l’année 2015…

Elle renoue avec l’un de ses thème de prédilection, l’identité. Qui sommes-nous vraiment ? Peut-on se libérer des cases (et des classes) dans lesquelles la société vous emprisonne ? Elle s’interroge également sur la guerre et l’impact que les situations extrêmes ont sur les vies des uns et des autres.

Ses personnages formaient au départ une équipe de copains qui avaient grandi en banlieue : Romain s’est engagé en Afghanistan où il a vu ses hommes tomber devant lui; désormais, ses nuits sont peuplées de cauchemars et au moindre bouchon de champagne qui claque, il croit sauter sur une mine. Osman, qui s’occupait des gosses du quartier, est devenu le Noir alibi du gouvernement. Muselé, il sait qu’au moins mot de travers il retourne dans son HLM. Issa enfin, traficote toutes sortes de choses, roule dans des voitures spectaculaires et se trouve sur le point de se radicaliser… Mais il y aussi François, le grand patron sans état d’âme et sa femme, Marion, journaliste de gauche dont les idées ont bien de la peine à résister au luxe de sa nouvelle existence. Le décor est posé et si les conflits intérieurs ne sont pas absents de son roman, elle les intègre dans des combats qui dépassent de loin les drames personnels. Peu à peu, chaque personnage va sortir des rails qui lui étaient assignés : Romain, le soldat, tombe fou amoureux de Marion, la reporter mariée à François Vély, un homme d’affaires influent. Celui-ci se voit rattraper par la judéité, alors qu’il a été baptisé catholique. Son père avait changé Lévy en Vély et le fils de François, un garçon à la dérive, s’est accroché à la religion en devenant un juif orthodoxe…

Dans ces pages, Karine Tuil soulève de nombreuses et passionnantes questions, sans jamais oublier cependant qu’il s’agit d’un roman. Et qu’un roman doit aussi distraire son lecteur.

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coup de coeur

L’insouciance… la roman de ce début de siècle

Parmi les ouvrages favoris des Prix littéraires, Karine Tuil figure en bonne place. Un choix parfaitement justifié tant l’auteur parvient à tenir son lecteur en haleine tout au long des 528 pages de L’Insouciance, faisant de cet ambitieux roman un «page-turner» formidablement efficace. Les premiers chapitres nous présentent les personnages qui vont se croiser au fil du déroulement de ce récit, à commencer par le baroudeur Romain Roller qui revient d’Afghanistan, après avoir déjà traîné sa bosse dans d’autres points chauds de la planète. Avec ce qu’il reste de sa troupe, il se retrouve dans un hôtel de Chypre, afin de décompresser et se préparer à retrouver la «vie normale». Un programme dont les vertus ne sont pas évidentes, faisant côtoyer de grands traumatisés avec de riches touristes. Le second personnage a 51 ans. Il s’appelle François Vély. On pourrait y reconnaître un Vincent Bolloré, un Bernard Arnault ou encore un Patrick Drahi, bref un tycoon qui est à la tête d’un groupe de téléphonie mobile qui s’est développé à partir du minitel rose et dont les marottes sont les médias (il vient de racheter un grand quotidien) et l’art contemporain (il aime parcourir les salles de vente). Vient ensuite Osman Diboula. À l’opposé de François Vély, ce fils d’immigrés ivoiriens a grandi dans la banlieue parisienne la plus difficile. Toutefois, grâce à son engagement – il avait créé un collectif, «avait imaginé des sorties de crise, présenté les quartiers en difficulté sous un autre jour» et était devenu porte-parole des familles lors des émeutes de Clichy-sur-Bois. Du coup les politiques s’intéressent à lui et lui va s’intéresser à la politique. Il gravit les échelons jusqu’à se retrouver dans les cabinets ministériels. Mais n’est-il pas simplement le black de service, chargé de mettre un peu de diversité au sein du gouvernement ? À ses côtés une femme tout aussi ambitieuse ne va pas tarder à le dépasser dans les allées du pouvoir. Puis vient Marion Decker, envoyée spéciale sur les zones de guerre. Jeune et jolie, «il y avait de la violence en elle, un goût pour la marginalité qui s’était dessiné pendant l’enfance et l’adolescence quand, placée de famille d’accueil en famille d’accueil, elle avait dû s’adapter à l’instabilité maternelle, une période qu’elle avait évoquée dans un premier roman remarqué, Revenir intact, un texte âpre, qui lui avait permis de transformer une vie dure en matière littéraire». Ce caractère trempé fascine François Vély qui n’hésite pas à délaisser son épouse pour partir à la conquête de la journaliste. Il l’invitera pour quelques jours à Chypre. Dès lors le roman peut se déployer, jouer sur tous les registres du drame et de la comédie, et ce faisant, dresser un état des lieux de ce XXIe siècle commençant. Le lieutenant Romain Roller craint de retrouver sa femme Agnès, sa famille et ses amis. Pris dans un stress post-traumatique, il essaie vainement d’oublier son cauchemar. Quand il croise Marion, c’est pour lui comme une bouée de sauvetage. Dans ses bras, il oublie ses plaies et sa culpabilité, ayant survécu à l’embuscade mortelle dont son bataillon a été victime et dont le récit-choc ouvre le roman. Il fait l’amour avec la rage du désespoir et se sent perdu dès qu’elle le quitte pour sa «vraie vie». Car ce n’est vraiment pas le moment de quitter François Vély. Le capitaine d’industrie est pris dans une sale affaire, après la publication d’un entretien illustré par une photo le montrant assis sur une chaise représentant une femme noire «soumise et offerte». Lui dont la famille a voulu, par souci d’intégration, changer son nom de Lévy en Vély, se retrouve accusé de racisme et d’antisémitisme. Le scandale dont les réseaux sociaux font leurs choux gras ne tarde pas à prendre de l’ampleur et la société est salie. Confronté à un fils qui entend renouer avec ses racines et partir en Israël rejoindre un groupe fondamentaliste, il doit aussi surmonter le suicide de sa femme qui s’est jetée sans explication d’un immeuble. «Il croyait vraiment qu’un couple peut survivre à un drame sans en être atteint, déchiré, peut-être même détruit ? L’amour n’est pas fait pour l’épreuve. Il est fait pour la légèreté, la douceur de vivre, une forme d’exclusivité, une affectivité totale. L’amour est un animal social impitoyable, un mondain qui aime rire et se distraire – le deuil le consume, la maladie atteint une part de lui-même, celle qui exalte le désir sexuel, les conflits finissent par le lasser, il se détourne.» En courts chapitres, qui donnent un rythme haletant au récit, on va voir s’entremêler les ambitions des uns, la douleur des autres. Le tout sans oublier quelques rebondissements qui font tout le sel d’une intrigue que l’on n’a pas envie de lâcher. François, qui a eu vent de son infortune, aura-t-il la peau de Roller ? Rejouera-t-il l’histoire du Roi David et de Bethsabée ? Osman Diboula parviendra-t-il à éteindre l’incendie qui met en péril l’empire de son ami ? Retrouvera-t-il les grâces d’un Président de la République qui semble l’avoir mis sur une voie de garage ? Romain quittera-t-il sa femme pour Marion ? À 29 ans, cette dernière quittera-t-elle son confort matériel pour une aventure incertaine ? Partez à la découverte de ce grand roman pour le savoir, au risque de perdre cette insouciance qui lui donne son titre : «quelque chose en nous était perdu, non pas l’innocence – car il y avait longtemps que nous n’y croyions plus – mais l’insouciance…»

Retrouvez Henri-Charles Dahlem sur son blog

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coup de coeur

Quel monde !

C’est la mère d’un soldat mort en Afghanistan qui, lors d’une cérémonie en l’honneur des victimes, prononce ce mot : « l’insouciance ». Elle raconte comment, la nuit où un officier est venu lui annoncer la mort de son fils, de son enfant, elle a compris que c’était fini, qu’il y avait eu une vie heureuse, tranquille, légère, une vie qui permettait de croire en l’avenir avec confiance, sérénité, paix et que d’un seul coup, plus rien. Le vide, la chute, la mort. Un avant et un après. On retrouve ce terme à la fin de l’œuvre dans un chapitre intitulé « La fin de l’insouciance ». Des personnages se répètent inlassablement comme pour tenter de s’en convaincre : « Il faut vivre, il faut vivre, il faut vivre. » Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ? Karine Tuil a écrit ce roman pendant l’année 2015, année meurtrie par les attentats en France. Chacun d’entre nous a perdu cette année une forme d’innocence, de légèreté. Ce livre est le reflet de cette perte. Dans cette vaste fresque sociale et politique, terrible radiographie de notre société contemporaine, émergent quatre personnages dont les destins finiront par se croiser. Le lieutenant Romain Roller revient d’Afghanistan, « l’enfer afghan » : aucun mot n’est susceptible de décrire son état d’anéantissement, son stress post-traumatique. Il a vu la mort en face. Il n’a pas su protéger ses hommes, ils ont été pris dans une embuscade sous le feu des talibans. L’horreur. « Je n’arrive pas à me faire à l’homme que je suis devenu. » souffle-t-il, effondré. Bel homme charismatique, cultivé, richissime (dixième fortune de France), François Vély a 51 ans. Il est PDG d’un grand groupe de téléphonie mobile. Son père, ancien ministre français, a été déporté à Buchenwald. Son vrai nom est Lévy mais, il a modifié l’ordre des lettres « par souci d’intégration à la société française, d’assimilation- de réinvention, peut-être ». François est entouré des meilleurs conseillers en communication. Certains disent de lui qu’il « aime trop la lumière »… Sa nouvelle femme, Marion Decker, journaliste-écrivain, semble avoir du mal à trouver sa place : ses origines sociales, bien éloignées du monde dans lequel elle vit maintenant, ne cessent de la tourmenter : trahit-elle ses origines et ses convictions au nom de son attachement à « sa zone de confort » ? Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens, est conseiller auprès du Président. Il n’a pas fait l’ENA ou Sciences-Po contrairement à ses condisciples. Il est un homme de terrain, issu des quartiers. Animateur social à Clichy-sous-Bois, il va être repéré au moment des émeutes de 2005. Il devient, à ce moment-là « l’interlocuteur privilégié », le lien entre les sommets de l’Etat et la banlieue, le « médiateur social » qui tombe à pic. Certains disent que sa couleur de peau l’a aidé à se hisser au plus haut « au nom de la diversité », « une diversité complaisante, de façade, un marché de dupes ». Il n’y croit pas. Il a des compétences, c’est tout. Le point commun entre ces personnages ? Ils vivent ce début du XXIe, une période violente, tendue, chaotique : c’est la guerre là-bas mais d’une certaine façon, ici aussi. Les crispations identitaires sont nombreuses. On sent un monde près d’exploser. Même l’amour ne semble plus être un refuge. Chacun est démuni, perdu face à la complexité et à la violence du monde qui l’entoure. Karine Tuil le dit, sa matière romanesque est le réel, elle pose les questions que le monde actuel se pose, des questions politiques, sociétales, des questions qui divisent, qui heurtent, qui fâchent : pourquoi les minorités sont-elles absentes des sphères du pouvoir et notamment de la sphère politique ?, pourquoi ne peut-on finalement pas échapper à ses origines ?, pourquoi reste-t-on, quoi qu’on fasse, prisonnier de son clan, de sa classe, dans l’impossibilité de se « réinventer » ? Est-on libre de devenir quelqu’un d’autre, d’échapper à sa naissance ou est-ce simplement impossible dans notre France républicaine ? « Dans notre société, tout est vu à travers le prisme identitaire. On est assigné à ses origines quoi qu’on fasse. Essaye de sortir de ce schéma-là et on dira de toi que tu renies ce que tu es ; assume-le et on te reprochera ta grégarité. » constate amèrement Osman. Difficile ainsi pour chacun des protagonistes de se positionner, de savoir qui ils sont sans tomber dans une forme de schizophrénie : « Il avait l’impression de découvrir un monde binaire dominé par la question raciale où chaque être humain oscillait entre un désir d’appartenance et un refus d’assignation identitaire. » dira Osman Diboula. Comment se situer ? Comment devenir autre sans trahir les siens, sans les renier ou les oublier ? Les individus, telles des marionnettes, semblent ballottés dans un monde complexe, impitoyable, dominé, manipulé par l’image, la communication, un monde qui vous colle une étiquette identitaire sur le dos, là où la main ne peut l’atteindre pour l’arracher, un monde dans lequel les apparences prennent le pas sur l’être, la forme sur le fond. Même l’amour n’est plus un refuge, un espace de reconstruction possible : les rapports amoureux sont violents, les individus se déchirent, leur mal-être noie leur couple. C’est l’asphyxie. « L’amour n’est rien d’autre qu’une des compensations que la vie offre parfois en dédommagement de sa brutalité. » déclare un personnage. Peut-être… et encore, l’amour ressemble à une pauvre bouée de sauvetage percée : tout d’abord, on n’en voit pas les trous, on n’entend pas le léger sifflement d’air et pourtant, doucement, la bouée se dégonfle…. On ne sort pas indemne de cette lecture, c’est le moins que l’on puisse dire : je ne me suis pas remise du texte de Karine Tuil. Emportée par une écriture fluide, le rythme effréné de la narration, des portraits très fouillés et un sens remarquable de la construction narrative, je me suis plongée dans cette œuvre sans pouvoir la lâcher. Je l’ai achevée dans un état second, sonnée, comme si l’on m’avait donné à voir, à comprendre le monde dans lequel je vis. C’est violent et pourtant nécessaire. Marion dit dans l’œuvre : « Pour comprendre, j’ai besoin d’écrire. » Eh bien moi, pour comprendre, j’ai besoin de lire. C’est fait. Mon insouciance en a pris un coup, c’est vrai. Ma lucidité est sortie victorieuse de cette histoire, et moi… un peu désespérée quand même, un peu comme Osman sortant de l’Élysée : « Il avait du mal à respirer, une masse appuyait sur sa poitrine et, dans le même temps, il percevait chez lui une mutation nouvelle : la lucidité. Il voyait désormais le monde sans filtre, compressé par sa propre douleur. » Pas sûr que ça rende heureux tout ça… Il n’empêche, L’insouciance est un texte prodigieux, un roman social d’une force incroyable, une oeuvre essentielle sur une époque complexe et meurtrie : la nôtre. Retrouvez Marie-Laure sur son blog: http://lireaulit.blogspot.fr/

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coup de coeur

COUP DE POING, COUP DE COEUR !

Encore une fois me voilà cueillie par Karine Tuil. Après « six mois six jours » et « l’invention de nos vies », j’ai retrouvé avec un bonheur égal cette auteure que j’adore. Dans son style unique et reconnaissable, elle aborde encore une fois les travers de la société française actuelle: la crise identitaire, la reproduction des élites entre eux, l’intégration ratée, le terrorisme et la montée inquiétante du tout religieux. Pendant 3 jours je n’ai eu qu’une idée, retrouver mon bouquin au point d’en ralentir ma lecture pour qu’il dure plus longtemps et ça… c’est pas tous les jours que ça m’arrive.

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Notre XXI ième siècle

Voilà un beau roman pour cette rentrée. Epais , mais si agréable à lire. Tous les problèmes tournant autour de l’identité sont ici évoqués. Autour de quatre personnages principaux , Karine Tuil démontre qu’il est quasiment impossible de se libérer de la comédie sociale au risque de se perdre. Un lieutenant , Romain Roller ,de retour du bourbier afghan, et atteint de stress post- traumatique, François Vely, cinquième fortune de France, et puissant patron  qui provoque un grand malheur en quittant son épouse pour convoler avec Marion Decker, journaliste. Et puis Osman Diboula, autodidacte, personnalité politique montante suite aux émeutes de 2005.Ces personnages seront intimement mêlés quand Vély sera accusé de racisme. Tout cela donne des amours secrètes, des intrigues politiques ,des mondes qui se confrontent, des luttes de classes, et des guerres d’identité. Ce roman raconte la fin de l’insouciance dans ce XXIième siècle, la perte de toute innocence aussi. Malgré l’ampleur des problèmes évoqués, l’écriture est fluide, et j’en ai beaucoup aimé la lecture tout en ayant une vague impression d’aboutissement incomplet, comme s’il avait été possible de faire encore mieux.

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nuit blanche

Un roman puissant

Ils sont quatre personnages principaux aux antipodes les uns des autres : il y a le jeune soldat tout juste rentré d’Afghanistan, la journaliste-écrivain engluée dans un mariage condamné d’avance, le grand patron qui va subir un puissant lynchage médiatique et enfin le politicien autodidacte issu des cités. Romain rencontre Marion lors du séjour de décompression à Chypre après sa mission, Osman connaît Romain depuis l’enfance et François est le mari de Marion. Ils se heurtent les uns aux autres et foncent tout droit dans ce que notre époque peut produire de pire… Qui a déjà lu Karine Tuil connait sa plume rageuse et volontaire, qui trouve ici matière à en mettre plein les yeux. Pas un instant de répit, jamais de demi-mesure et aucun sujet tabou, on se glisse dans la vie et la peau de tous les personnages en passant par une myriade d’états différents et ça nous laisse groggy, un peu ko, vaguement nauséeux aussi tant ces quatre-là ont une propension à n’expérimenter le monde qu’à travers leur propre intérêt – je me disais, c’est fou tout de même, en dehors de ce qui leur arrive à eux très personnellement jamais rien ni personne n’est dans leurs pensées ou ne soulève leur émotion. Beaucoup de froideur derrière la vivacité du rythme et quelque chose qui coince le lecteur, qui l’enserre dans les problématiques évoquées et c’est fortiche !

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coup de coeur

Un grand roman, incontestablement !

J’attendais ce livre avec impatience tant le précédent L’invention de nos vies m’avait impressionnée, annonçant un tournant passionnant dans l’écriture de Karine Tuil. Nous y voilà donc, trois ans plus tard, et le résultat est époustouflant. Une puissance narrative qui vous happe dès les premières pages pour ne plus vous lâcher, une tension parfaitement maîtrisée du début à la fin et surtout, un récit tellement ancré dans le 21ème siècle qu’il risque d’en devenir un témoignage de référence pour les générations à venir. « J’écris parce que la vie est incompréhensible », dit Marion Decker, l’un des quatre personnages principaux du roman. Le moins que l’on puisse dire c’est que Karine Tuil nous la rend compréhensible, la vie. Elle nous brosse un tableau à la fois juste, sans concession et terriblement lucide de notre société en se faufilant dans les arcanes du pouvoir, au plus près de ceux qui prennent les décisions. Une société où l’image prédomine, où la communication est reine, où le pouvoir se gagne et se perd en un rien de temps sur le terrain médiatique, où les apparences comptent plus que le mérite. Mondialisation, géopolitique, jeux de pouvoir… Ses héros n’ont pas forcément toutes les cartes de leur destin en mains. Mais L’insouciance ne serait pas un livre de Karine Tuil si la question de l’identité n’était pas au centre. Chacun des personnages a son problème d’identité, d’appartenance et c’est une source de vulnérabilité. François Vély, le puissant patron du CAC 40 à qui tout semble réussir se voit soudain ramené à ses origines juives, lui qui les a toujours volontairement ignorées. Osman Diboula, le fils d’immigrés parvenu à se hisser dans les coulisses du pouvoir en tant que conseiller à l’Élysée s’aperçoit qu’il a peut-être servi de caution « diversité » dans un milieu qui le renvoie sans cesse à ses origines. Romain Roller, le militaire engagé sur les théâtres d’opérations les plus dangereux, se demande, de retour d’Afghanistan, à qui profitent ces guerres et si elles valent les sacrifices humains qu’elles induisent. Quant à Marion Decker, journaliste-écrivain, dont le mariage avec François Vély est assombri par un terrible drame, elle peine à trouver sa place dans un monde auquel ses origines sociales ne l’ont pas préparée et qu’elle cherche à comprendre. Origines ethniques, origines sociales, culture, éducation, appartenances religieuses… pas facile de se forger sa propre identité quand tout nous renvoie à ce que nous sommes censé être. « Il y a quelque chose de très malsain qui est en train de se produire dans notre société, tout est vu à travers le prisme identitaire. On est assigné à ses origines, quoi qu’on fasse. Essaye de sortir de ce schéma-là et on dira de toi que tu renies ce que tu es ; assume-le et on te reprochera ta grégarité. » La violence est partout, sur les terrains de guerre, bien sûr (quelles pages sur la condition de militaire, sur les réalités du terrain… !) mais surtout dans les rapports sociaux qui régissent le quotidien. Dans les relations intimes comme dans les relations professionnelles. Dans le lynchage médiatique qui peut jaillir d’une simple étincelle. C’est ce que l’auteure nous montre de façon magistrale en démontant les mécanismes qui mènent aux pires excès. Et en nous rappelant que l’on n’échappe pas à ses origines, à son histoire. La société que nous dépeint Karine Tuil, c’est la nôtre. Complexe, violente, hypocrite, clanique. Derrière les façades qui abritent les lieux de pouvoir, par-delà les discours qui prônent l’intégration et la tolérance, la réalité est toute autre. De quoi donner à réfléchir. Mais je vous rassure, L’insouciance est un vrai page turner qui puise sa force dans un contexte très documenté et captive par sa structure narrative et ses personnages taillés à la serpe. L’auteure tisse une toile d’une incroyable densité, mêlant histoire d’amour et drame social, contexte politique et destins individuels. On plonge dans ce roman avec un plaisir croissant au fil des pages, on vibre, on se révolte, on s’attache aussi… On veut croire que François Vély est dans le vrai lorsqu’il affirme « J’ai toujours cru en la capacité de l’homme à inventer sa vie, je ne fais pas partie de ceux qui pensent que tout est figé, imposé ». Tout en sachant que ce n’est pas gagné. Un grand roman, c’est souvent celui qui, à travers le prisme romanesque permet de mieux voir le monde et de le questionner. Un grand roman c’est celui qui vous happe, vous tient en apnée, vous fait lever plus tôt pour retrouver plus vite les personnages quittés à regret la veille. Et vous marque, durablement. Pas de doute, L’insouciance est un grand roman.

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