La mélancolie du maknine
Seham Boutata

seuil
cadre rouge
mars 2020
208 p.  17,50 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Cartographie du manque

Il est le Phénix des hôtes de nos bois : un passereau gracieux dont le plumage d’or et de vermillon n’égale l’envoûtant ramage. Raphaël le représente aux côtés d’une Madone, symbole de la passion du Christ, sur l’une de ses toiles de jeunesse, quand Donna Tartt le choisit pour héros de son roman le plus célèbre. Convoité pour son chant exceptionnel, victime du braconnage, de la pollution et de l’appauvrissement de son milieu naturel, il s’efface néanmoins du paysage tandis que sa complainte peu à peu s’affaiblit.

Le chardonneret, Seham Boutata le rencontre enfant lors de vacances estivales dans sa famille maternelle, en Syrie, ou paternelle, en Algérie, avant de lui consacrer deux documentaires diffusés sur France Culture : « Le Chant du chardonneret » et « L’Elégance du chardonneret », pour lesquels la journaliste réalise une enquête mêlant son histoire personnelle au destin de l’Algérie. « Partout dans le bassin méditerranéen le chardonneret déploie ses ailes », mais c’est sans doute en Algérie qu’il est le plus choyé. Affectueusement surnommé « maknine » (« le petit », « le mignon »), le chardonneret représente le lien affectif de ceux qui, comme le père de Seham Boutata, ont quitté leur pays pour trouver du travail, et que le ghorba, cette nostalgie teintée de mélancolie, accompagne au quotidien. D’un VTC parisien, dont le chauffeur célèbre « le seul être qui parvient à combler ce vide qu’il ressent », au quartier de Belcourt à Alger, où Albert Camus a passé son enfance, la journaliste cartographie le territoire urbain (à défaut de le rencontrer à l’état sauvage) d’un oiseau dont le trafic est devenu aussi lucratif que celui du cannabis, dont le chant se teinte à son tour de mélancolie : « C’est l’homme qui a fait de moi un oiseau en cage. On ne chante plus, on pleure. »

Précieux sésame, le chardonneret invite les amateurs rencontrés à la confidence, dessinant en retour le portrait d’une société marquée par l’exil, animée d’un nouvel espoir que le Hirak et les manifestations initiées en février 2019 symbolisent. « Le maknine, pour les Algériens, c’est leur part de liberté, c’est ce qui leur donne du rêve. » Sa complainte s’accompagne désormais des slogans scandés par la jeunesse de tout un pays.

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