critique de "La Serpe", dernier livre de Philippe JAENADA - onlalu
   
 
 
 
 

La Serpe
Philippe JAENADA

Julliard
aout 2017
648 p.  23 €
ebook avec DRM 9,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Les enquêtes de l’inspecteur Jaenada…

C’est une copine qui m’a mis la puce à l’oreille : « J’ai entendu parler d’un livre, c’est pour toi, il est question d’un type bizarre et d’un crime non élucidé, en plus l’auteur a l’air sympa… »
Ah, les amis, pas de doute, on ne peut rien leur cacher…
Eh bien, en plein dans le mille la copine, pas un millimètre à côté, le coeur du coeur, l’hyper centre de la cible. Dire que j’ai aimé relève de l’euphémisme, c’est beaucoup plus que ça…
Je vous explique, enfin si j’en suis capable car je vous avoue que j’émerge doucement de ces 634 pages qui m’ont passionnée et qui maintenant m’empêchent de dormir, un parce que j’ai la trouille, deux parce que je retourne l’affaire dans tous les sens. D’ailleurs, je vais me fendre d’un petit message à l’auteur car cette nuit deux trois questions me sont venues à l’esprit…
Reprenons : d’abord, vous en aurez pour votre argent, oui, les livres sont chers mais dans La Serpe vous avez en réalité QUATRE histoires :
1. l’histoire du type bizarre, son meurtre (enfin, je devrais mettre des guillemets que je n’aurais évidemment pas mis au début de ma lecture…), son procès et l’enquête d’une infinie minutie de l’auteur Jaenada-Colombo qui part à Périgueux, loupe et bloc-notes en poche. Finalement, déjà, dans ce petit 1, vous avez quatre sous-parties, valable non ?
2. des bribes de l’histoire de Pauline Dubuisson dont il est question dans le précédent roman de Philippe Jaenada : La Petite Femelle (que je n’ai pas lu… mais pourquoi, pourquoi???)
3. de l’Histoire avec moult précisions sur les faits et gestes de moult acteurs de second et de premier plan au moment de l’Occupation.
4. des éléments autobiographiques sous forme d’interventions régulières tendres, percutantes et souvent à mourir de rire de l’auteur sur, par exemple, un étrange et inquiétant voyant rouge – un point d’exclamation entre parenthèses – sur le tableau de bord de sa bagnole de location ou bien sur son fils Ernest, sa femme, ses parents, son pote flic Pupuce (j’adore), ses petites habitudes, sa façon de voir le monde, Paris et la Province, le tout servi avec un humour qui m’a complètement séduite. (J’allais oublier ses appels à feu Balzac pour qu’il l’aide à être clair dans ses descriptions!) (Et la scène désopilante du restau chinois… on ne doit pas s’ennuyer à vivre avec Philippe Jaenada!)
Quelle partie ai-je préférée ? Difficile à dire tellement ces quatre histoires s’entremêlent génialement, l’art du conteur y est pour quelque chose… et je suis bien persuadée que Philippe Jaenada pourrait me parler de n’importe quoi, je trouverais le propos passionnant. Mais quand même, ses petites parenthèses (ah, vous verrez, il y en a, de la parenthèse!), ses digressions m’ont fait craquer. Irrésistibles…
Un peu d’ordre dans tout ça, commençons par le commencement.
Le père du copain du fils de Jaenada (ça va?), un certain Manu, tannait régulièrement ledit Jaenada au sujet de son grand-père, le sien, enfin celui de Manu. (C’est marrant comme en parlant de Jaenada, on fait du Jaenada – comprendront ceux qui comprendront, je poursuis). Et alors, qu’est-ce qu’il avait d’intéressant, le grand-père de Manu ? C’était un gars incroyable, une espèce de fou aventurier qui a parcouru le monde, a failli mourir un nombre incalculable de fois, a été écrivain, a fait de la politique, du journalisme, a milité pour défendre de nombreuses causes, bref, un gars hors du commun. « Moi, les gens hors du commun, s’excuse Jaenada, c’est pas trop mon truc… » Les années passent.
Et puis un jour, revoilà le Manu qui attaque de front : « Au fait, j’ai oublié de te dire que mon grand-père a été inculpé d’un triple homicide : on l’a accusé d’avoir assassiné à coups de serpe son père, sa tante et la bonne. Il a été acquitté mais des doutes subsistent encore quant à son innocence… » Jaenada est ferré, cette histoire est pour lui, il va devoir jeter un coup d’oeil sur le grand-père de Manu…
Et l’histoire commence… une histoire rocambolesque et terrible, effrayante même, ah, je vous jure, pas la peine de vous gaver de romans policiers suédois ou norvégiens, on a tout sur place, dans nos petites provinces françaises, à Trifouillis-les-Oies, du bien gore, du bien glauque, du sordide en barre, du mystère bien épais et du VRAI en plus, pas des trucs inventés, non, du RÉEL… de quoi rester les yeux ouverts la nuit quelque temps… (Quand je vous dis que vous en aurez pour votre argent…)
D’abord, un homme : le fameux grand-père de Manu. Comment faire le portrait d’un tel homme ? Il faut avoir le talent de Jaenada pour ça ! Soudain, me vient un air de Cloclo, ça vous dit ? Non ? On y va quand même, rappelez-vous : « Un sale bonhomme, oh quelle sale personne, un monstre en somme, hou, hou, ce sale bonhomme… » Oui, c’est ça, et ça lui va très bien à cet… Au fait, avec tout ça, j’ai oublié de vous le présenter : un nom à retenir : Henri Girard (alias, Georges Arnaud… Ah, tiens, on dirait que ça vous dit quelque chose, je vous laisse chercher… )
« Ce que j’en sais, je l’ai appris dans les livres. Sale gosse, sale type, des claques, insupportable, il ne mue, instantanément, qu’en anéantissant la fortune familiale … » résume l’auteur au début du livre.
En très bref : du côté du père d’Henri, une famille friquée, traditionnelle qui n’a pas du tout apprécié de voir leur rejeton s’amouracher d’une femme de gauche, prof de français (on les comprend, quelle misère!!!). Georges et Valentine se marient et donnent naissance à Henri (grand-père de Manu). La mère tombe malade : tuberculose, et la famille de Georges refuse d’aider à payer les séjours en sana. Elle meurt et Henri se retrouve à vivre avec un père désespéré, aimant de tout coeur son gamin mais pas franchement capable de l’élever.
Henri est un enfant intelligent mais plutôt inconstant, capricieux, colérique, méprisant, violent, mystificateur… et je suis loin d’être exhaustive ! Une vraie tête à claques ! Enfin, c’est ce qu’on en dit…
Il en voudra toujours à la famille de son père d’avoir refusé d’aider davantage sa mère malade.
Plus il grandit et plus ces vices s’accentuent : il aime dépenser de l’argent et en demande sans cesse à sa famille, la menace si elle refuse, fréquente des filles, fait la fête, ne travaille pas, commence une vie de bohème. C’est le petit enfant chéri : le père résiste un peu mais finit par lui donner tout ce qu’il veut. La tante Amélie (sÅ“ur du père) fait de même. Henri s’amuse comme un fou. En réalité il souffre, il ne faut pas être fin psychologue pour le deviner. Je ne vais pas raconter le détail de ses frasques mais dans le genre personnage de roman, il se pose là ! En plus, il a de l’imagination (vous verrez…)
La famille possède un château à Escoire dans le Périgord (jetez un coup d’oeil sur Wikipédia), il s’y rend régulièrement et en octobre 1941 (Henri a 24 ans), il contacte son père Georges qui est archiviste au Ministère des Affaires Étrangères du gouvernement de Vichy, il veut le voir, il faut qu’ils discutent. Sa tante Amélie est sur place ainsi que Louise, la domestique. Cela n’arrange vraiment pas Georges de passer un week-end à Escoire mais bon, comme on ne refuse rien à ce sale gosse (ouh là, là, c’est mal, je m’emporte…), bonne poire, il vient.
Le lendemain, dans un château fermé à clef de l’intérieur, on retrouve le père, la tante, la domestique baignant dans leur sang et – ce n’est pas une métaphore – déchiquetés par une vingtaine de coups d’une serpe qu’Henri avait empruntée la veille aux gardiens du château pour couper des sapins (dommage). Il a même des traces du manche dans la main droite. Une petite trentaine d’autres preuves contre Henri s’ajouteront à ces deux éléments déjà bien béton. Tout accuse le seul survivant et donc, le seul héritier… d’une belle fortune.
Mais le plus incroyable dans tout ça, c’est qu’il va être relaxé ! Ben oui, se trouvant à la tête d’une fortune colossale, il a pu s’offrir les services d’un grand avocat parisien : Maurice Garçon. En dix minutes, ce fut plié : les jurés avaient voté. Henri est acquitté et déclaré innocent !
Comment comprendre ce revirement ? Que s’est-il réellement passé dans les coulisses du tribunal ?
Finalement, la question centrale que va tenter d’élucider Jaenada-Colombo est : qui était vraiment Henri Girard ? Parce que le mystère est bien là. Était-il celui que l’on décrit partout comme un siphonné brutal, agressif, irascible et avide d’argent ? N’était-il pas quelqu’un d’autre en réalité ? Correspond-il à la légende qu’il s’est plus ou moins volontairement forgée ? C’est là qu’intervient notre Jaenada qui se rend sur place, à Périgueux, dans sa voiture de location, descendant à l’hôtel Mercure, incognito, son petit sac matelot à la main, allant rôder autour du château, fréquentant quotidiennement les Archives, épluchant minutieusement la correspondance, relisant les actes du procès, essayant de reconstituer le déroulement des faits, observant sur photos les scènes de crime, notant scrupuleusement les incohérences, vérifiant tel ou tel détail, cherchant à comprendre, inlassablement…
Un travail énorme, archi méticuleux… Franchement, je suis bluffée par cette recherche et surtout par les questions très pertinentes que Jaenada se pose avec une logique et un bon sens imparables. S’il a du mal à vivre de ses bouquins, qu’il n’hésite pas à proposer ses services à la police. Quelle perspicacité! (Même si j’avoue que parfois j’avais un peu de mal à le suivre…)
Si vous avez l’impression que je vous ai raconté plein de choses et tout révélé, sachez que PAS DU TOUT, vous avez tout à découvrir sur Henri Girard et les autres et je me suis bien gardée de vous dire l’ ESSENTIEL, vous pensez bien…)
Quand on dit que la réalité dépasse la fiction…
J’ajoute encore une remarque parce qu’autrement, l’article va être trop long et les articles trop longs, c’est bien connu, on ne les lit pas…
S’il est bien évident que vous allez être soufflés par cette histoire incroyable, mais vraiment, une histoire passionnante que vous n’êtes pas près d’oublier, vous allez aussi rencontrer un homme : Henri ? Non, Philippe Jaenada. Un ton, une voix, une omniprésence, un humour irrésistible (qu’est-ce que je me suis marrée!!! Enfin, dans la première partie du livre car après, c’est la tension qui domine, comme une petite angoisse qui serre la gorge), un sens poussé de l’auto-dérision, un coeur grand comme ça, humain, attachant, captivant… Bon, j’arrête là parce qu’après on va croire que… mais, je peux vous dire qu’autant le gars Henri, j’ai eu un peu de mal – au début en tout cas – après, je ne dis pas… (désolée, Manu, pour votre grand-père, même si je veux bien croire qu’il était doué, sensible, généreux et avait cent mille qualités, et puis, est-on responsable de ce que l’on est?), autant le gars Jaenada, pas la peine de me l’emballer, je le prends tout de suite, c’est pour une consommation immédiate… je parle du livre, bien entendu…

Lire au lit : http://lireaulit.blogspot.fr/

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Quelque part entre réalité et fiction… mais forcément noire

Philippe Jaenada se livre au même exercice qu’avec la « Petite femelle » qui relatait l’histoire tragique de Pauline Dubuisson accusée d’avoir tué son compagnon avec, à la clef, un procès à charge et une condamnation menée tambour battant et au rythme d’un éléphant lancé au galop. L’exercice est-il vraiment le même ? Sur la forme, oui ; sur le fond, pas du tout.

Par des biais que nous n’aborderons pas ici, Philippe Jaenada s’est penché sur le cas d’Henri Girard, mieux connu sous le nom de plume de Georges Arnaud pour avoir commis « Le salaire de la peur », entre autre. Deux noms et déjà de quoi s’intéresser à cette figure mystérieuse dont la vie semble être coupée en deux, avec un avant et un après (après quoi ? je vais y venir), tout comme son caractère et sa personnalité semblent diamétralement opposées selon les sons de cloche dont on tient compte…

Henri Girard a quitté la France après avoir été acquitté à l’issue du procès qui devait le juger pour le triple meurtre de son père, de sa tante et de la bonne, à coup de serpes, dans le château familial dont les portes semblaient closes de l’intérieur. Il est revenu plus tard sous le nom de Georges Arnaud. Autre nom, autres mœurs, autres temps. Mais alors que tout l’accusait, il est sorti libre de son procès et l’affaire n’a jamais été élucidée.

Dans ce nouveau pavé (mais qui a tout du parfait pavé de rumsteck : servi saignant et accompagné d’une salade, comprenne qui pourra, digne de ce nom, il est on ne peut plus savoureux et digeste), Philippe Jaenada commence par dresser un portrait d’Henri Girard tel, il me semble, qui lui a été donné de l’appréhender à travers ses recherches… tel en tout cas que le procureur a pu le faire lors du procès.

Contrairement à Pauline Dubuisson, celui-ci n’a pas à être à charge à proprement parler, tout allant de toute façon contre Henri Girard : sa personnalité, les faits, les preuves, sa situation personnelle… on ne peut rien retenir pour lui mais tout contre lui. Et pourtant, il est acquitté. La deuxième partie du livre de Philippe Jaenada consiste donc à chercher à comprendre comment un coupable idéal devient un disculpé sous suspicion.

Car si dans le cas de Pauline Dubuisson, Philippe Jaenada avait la certitude d’avoir à faire à une innocente qu’il fallait disculper (non pas dans le sens où elle n’aurait pas tué son compagnon, elle l’a fait, c’est acquis, mais dans le sens où il ne s’agit pas d’un meurtre prémédité, orchestré avec sang-froid), ici, Philippe Jaenada semble convaincu de la culpabilité d’un innocenté… Cruel dilemme que voilà.

Et puis Philippe Jaenada endosse le rôle de dêméleur d’écheveau, de pourfendeur des clichés, de tailleur de vérité. Il émet alors ses hypothèses. Et comme celles-ci viennent après un travail de fourmi d’enquêteur, un travail non moins drastique de narration de la vie, du crime supposé et du procès d’Henri Girard, après avoir épluché tous les documents possibles et imaginables sur le dossier, et parce que le style de Philippe Jaenada fait que tout au long du livre, on a la sensation d’être derrière Henri Girard, de le suivre pas à pas dans sa vie, dans ses moindres faits et gestes, alors, les hypothèses de Philippe Jaenada, qui évite d’être péremptoire en la matière, se font on ne peut plus crédibles, réalistes et se parent des mêmes accents de sincérité et de vérité que le reste de son récit, calé lui au plus près si ce n’est dans les pas de la réalité.

C’est là la force de Philippe Jaenada : on s’énerve, on s’insurge, on réfléchit avec lui, on s’énerve, on s’insurge et on réfléchit comme lui, avec l’impression d’avoir lu tout le dossier par-dessus son épaule, d’avoir vécu avec lui quelques jours dans sa chambre d’hôtel périgourdine, d’avoir lancé avec lui un porte-monnaie et le foulard de sa femme, d’avoir serré dans nos bras les deux bibliothécaires, d’avoir regonflé des pneus de voiture de location, d’avoir suivi Henri Girard, d’avoir été aussi cette petite souris qui a tout vu le soir du triple meurtre et qui a traversé le temps pour rétablir une potentielle vérité qui a tous les accents de la réalité, 75 ans plus tard.

On retrouve aussi avec bonheur les incessantes, innombrables et parfaitement à propos digressions de Philippe Jaenada. Si l’histoire de Pauline Dubuisson était un fait-divers passionnel et ouvrait la voie à des digressions de l’auteur sur sa femme et sur son propre rapport au couple, l’histoire d’Henri Girard est un fait-divers où la filiation et les rapports d’un fils avec son père sont au centre du récit et ouvre donc légitimement et logiquement la voix à des digressions sur le rapport qu’entretient Philippe Jaenada avec son fils, Ernest. Ernest a bien de la chance et bien du courage d’avoir les parents qu’il a…

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