La vie qu'on voulait: Roman
Pierre Ducrozet

Grasset
avril 2013
252 p.  17,90 €
 
 
 
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coup de coeur

Génération désenchantée

Ils se prénomment Théo, Éva, Lou, Manel, Camille. Trois garçons et deux filles. Parmi eux un frère et une sœur. Ils sont d’une « génération grise », vingt ans à la fin du siècle, « tous noyés dans la masse opaque » alors qu’ils ne rêvaient que du contraire – trouver leur place dans l’existence. Poussés en milieu urbain, ce sont (comme moi) des marcheurs compulsifs, qui arpentent le bitume pour sans doute retrouver leur propre trace. Parmi eux, tête de groupe s’il en est, figure de proue ou leader même quand il brille par son absence, Manel. « J’ai vingt-huit ans, rien derrière, rien devant. Absurde. Parfait. » Manel est un écorché vif. La vie comme combat. Ou comme partie d’échecs : manger plutôt que/avant d’être mangé. Un écorché vif ou un idéaliste, un passionné, un kamikaze qui élimine pour rester vivant. Et qui se demande « pourquoi rien ne change alors [qu’il est] déjà mort cent fois ». Manel autour de qui la petite troupe se sépare et se reforme sans cesse, les amis désormais presque trentenaires questionnant leurs parcours avec un impossible recul – mais un vrai désenchantement.

Les jeux sont-ils faits dès le début de la partie, ou le joueur a-t-il la possibilité d’agir comme il l’entend ? Pierre Ducrozet interroge sur le destin et la capacité de chacun à faire de sa vie ce qu’il veut. Faire coïncider son présent et ses rêves d’avant l’apprentissage de la réalité. La vie qu’on a ressemble rarement à la vie qu’on voulait, mais est-elle moins bien pour autant ? Le renoncement signe-t-il nécessairement la fin du jeu ? Et comment survit-on à la désillusion ?

Ce deuxième roman de Pierre Ducrozet emporte comme un tourbillon. Les pages se tournent au rythme des humeurs des protagonistes, langueurs ou coups de sang, diatribes ou plages d’excitation, tandis que se dessine en fil rouge cet espoir dont on se persuade qu’il ne pourra disparaître totalement – sinon, à quoi bon ? L’écriture est nerveuse et changeante. Seule son aptitude à happer le lecteur reste constante. Et ces cinq personnages, sait-on vraiment qui ils sont ? Ducrozet en donne une vision volontairement partielle, partiale. Pourtant, très vite grandit la conviction qu’on les connaît. En tout cas moi, je les connais, ô combien…

La vie qu’on voulait est le roman d’une génération qui n’arrive pas à abandonner tout à fait ses idéaux et tente de s’accommoder à sa façon d’un monde dans lequel elle ne se reconnaît pas.

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