Le pays des autres
Leïla Slimani

Gallimard
mars 2020
366 p.  20 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Les illusions perdues

On se doutait bien que Leïla Slimani ne tenterait pas un « Chanson douce » bis. Trop intelligente pour se laisser aller à la facilité et aussi, comme elle nous le prouve avec ce nouveau roman, trop talentueuse.

Lorsque son héroïne, Mathilde, tombe amoureuse d’Amine, à la fin de la guerre, elle veut quitter son Alsace natale, dans laquelle ses rêves se sentent peut-être à l’étroit. Lui, de son côté, a toujours su qu’il retournerait chez lui, à Meknès au Maroc, où il veut cultiver sa terre. Mariage, déménagement, premier enfant, puis deuxième… Les illusions se heurtent vite à la réalité. L’intégration n’est jamais facile, quel que soit le sens dans lequel elle s’opère : Mathilde est méprisée par les colons pour avoir épousé un Marocain, rejetée par les Marocains pour ne pas être des leurs. Et Amine a beau aimer sa femme, il se demande parfois pourquoi il a choisi une épouse si peu soumise.

Ce projet de saga, qui trottait dans la tête de Leïla Slimani depuis longtemps, est né des histoires et des souvenirs que lui racontait sa grand-mère qui, comme Mathilde, suivit son mari marocain à Meknès. La comparaison s’arrête là. « Le pays des autres » est le premier tome d’une trilogie, donc chaque volume se déroulera sur dix ans : 1945-1955 pour le livre qui paraît aujourd’hui, 1971-1981 pour le deuxième et 2005-2015 pour le dernier. Et si Leïla Slimani puise sa source d’inspiration dans l’histoire de sa famille, elle s’en éloigne bien vite pour laisser toute sa place au romanesque.

 

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 Les internautes l'ont lu

Oh, j’en ai lu quelques-unes de ces critiques pas gentilles du tout sur le ton excédé du enlevez-moi-ça-des-yeux au sujet du dernier roman de Leïla Slimani (à moins que ce soit son fameux journal de confinement qui ait tapé sur les nerfs de certains? Mystère)… En tout cas, j’avais presque renoncé à le lire ! Or l’occasion s’est présentée et franchement, ce fut une lecture tout à fait agréable : un récit classique dans sa forme (construction irréprochable / écriture fluide) et une narration qui a le mérite d’être efficace… Quant aux personnages, j’y viens !
Certains font remarquer une très nette rupture entre « Chanson douce » et « Le Pays des autres »… Je ne trouve pas. Notamment sur deux points : Leïla Slimani est particulièrement douée pour mettre en scène des personnages qui n’ont rien de manichéen, de caricatural, et qui broient en leur for intérieur des pulsions violentes souvent en lien avec la mort ou la sexualité, capables du pire comme du meilleur (se dévouer ou tout abandonner), des personnages complexes bourrés de contradictions, aux motivations qui peuvent sembler au premier abord étranges et dont les agissements sont parfois commandés par l’instinct, la pulsion…
Ce qui donne lieu (et c’est mon second point) à des scènes surprenantes et très marquantes parce que complètement inattendues et loin de tout cliché. J’adore ça, être surprise, voir un personnage quitter la ligne droite sur laquelle l’auteur l’avait engagé et se révéler bien différent de ce que l’on pensait de lui. Son parcours prend alors la forme d’errements, d’hésitations voire d’égarements. Et c’est alors l’occasion de scènes particulièrement géniales (déjà présentes dans ses précédents romans), impossibles à oublier et l’on se demande où l’auteur va chercher des idées pareilles et c’est là que l’on comprend que l’on a affaire à une vraie romancière.
Car oui, on lit avec plaisir, ce qui n’est déjà pas mal, cette histoire de la jeune Alsacienne Mathilde qui en 1944 tombe amoureuse d’un Marocain, Amine Belhaj, combattant avec l’armée française. Elle va le suivre jusqu’à Meknès au Maroc et s’installer avec lui dans une exploitation agricole en pleine campagne, une terre aride dont ils auront bien du mal à tirer quoi que ce soit…
Mathilde devra donc se plier à des mœurs, une culture, une religion, une géographie, un climat différents pour tenter de vivre dans cet ailleurs qui restera à jamais pour elle -et malgré ses efforts- un pays étrange où elle est l’étrangère, la déracinée, celle qui vient du pays des colons que l’on veut chasser en cette période de décolonisation, celle qui vit dans un monde d’hommes où la femme doit rester à sa place, celle qui finit par devenir étrangère à elle-même au point de flirter parfois avec la folie… (Il y a du Emma Bovary chez Mathilde, c’est certain… )
Et la greffe peine à prendre…
Se pose alors la question de l’identité : qui sommes-nous ? Sommes-nous à jamais le résultat d’une histoire, d’un pays, de mœurs, de traditions ? Sommes-nous pour toujours enfermés dans un sexe, soumis à ce qui est attendu de ce sexe ? Bref, quelle est notre part de liberté dans tout ça ?
Des personnages puissants (même les personnages dits secondaires acquièrent une force remarquable), une belle maîtrise de la narration, des scènes inoubliables et une évocation toute poétique et sensuelle des lieux traversés…
J’ai vraiment hâte de lire la suite …

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