Les enténèbres
Sarah Chiche

Seuil
cadre rouge
janvier 2019
366 p.  21 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur nuit blanche

Les quatre premières pages posent un constat terrible : l’impact négatif des hommes sur le climat via une pollution dont ils semblent avoir bien du mal à limiter l’expansion produit un effet domino absolument terrifiant : récoltes insuffisantes, famines, révoltes, guerres, déplacement de populations, montée des nationalismes. L’enfer. L’époque que nous vivons n’a rien de réjouissant, d’autant qu’on ne perçoit aucune petite lumière à l’horizon permettant d’imaginer un avenir meilleur dans un délai raisonnable.
Une première question se pose alors : que faire ? Continuer d’y croire, de croire en la vie, de donner la vie ou bien renoncer ? Vivre au mieux ou bien considérer toute chose comme vaine, absurde ?
Second point et, j’allais dire, autre problématique apparemment : hérite-t-on de la folie de nos parents ? Sommes-nous libres d’être autrement, différents, ou bien, prisonniers d’une espèce de cercle infernal nommé hérédité, sommes-nous condamnés à reproduire ce qu’ils ont été sans autre forme d’échappatoire possible ?
Enfin, et l’on abordera ici le dernier volet de cette ambitieuse réflexion : imaginez que la passion amoureuse embrase votre pauvre être et que vous sentiez que cette flamme va mettre à mal, voire réduire à néant votre famille et vous-même, résisteriez-vous à l’irrésistible ? Autrement dit, comment expliquer l’emprise qu’exerce une passion amoureuse au point que l’on s’y jette la tête la première comme l’on se jetterait dans le vide ?
Prenez ces trois points, entrelacez-les, tissez-les serrés et vous obtiendrez le dernier roman de Sarah Chiche : un texte dense, saturé parfois, intense, puissant, sombre, torturé et beau, oui très beau. Certaines scènes d’une force terrible me resteront à jamais. Je ressors de cette lecture dans un drôle d’état comme on dit, et j’ai l’impression d’être passée par tous les sentiments : la fascination, la colère, la tristesse, l’épuisement, l’accablement, l’admiration, la curiosité, l’irritation… C’est peu dire que ce roman m’a touchée et qu’il reste indiscutablement un des grands de cette rentrée littéraire.
Que je vous présente un peu les personnages : Sarah, psychologue et journaliste, vit à Paris avec son mari Paul, un intellectuel persuadé que la fin des temps est proche, et sa fille. Lors d’un déplacement à Vienne où elle doit rencontrer des réfugiés afin d’écrire un article sur la façon dont ils sont accueillis, elle croise Richard K., un violoncelliste célèbre, marié et plus âgé qu’elle dont elle va tomber follement amoureuse au risque de perdre tout ce qu’elle a construit, ce dont elle a pleinement conscience : « La pensée me traverse de me défenestrer tout de suite pour nous épargner d’avoir à vivre la joie dévastatrice des années qui viendront. »
« J’ai pensé qu’il fallait le faire. Me laisser traverser de part en part par cet amour. Nous sommes dévastés. Dévastés de joie. Dévastés que chacun de nos gestes, chacun de nos mots confirme en tout point la façon dont nous nous étions rêvés l’un l’autre. Dévastés que les limites de nos corps nous empêchent de pénétrer plus profondément l’un dans l’autre. »
La passions amoureuse vécue par Sarah est parfaitement décrite à travers la folie des corps et des âmes, le don complet de soi, la soumission totale, l’abandon à l’autre mais aussi les arrangements avec le réel et son lot de petites misères : les mensonges, l’absence, la double vie, la peur d’être découverte – toute l’énergie que cela suppose – et donc la grande fatigue qui en découle, forcément.
Il faut savoir aussi que Sarah vit avec un passé pesant qui semble parfois l’empêcher d’avancer : son arrière-grand-mère  (Cécile), sa grand-mère (Lyne) et sa mère (Ève) ont toutes les trois souffert de troubles psychologiques importants dont Sarah craint d’être aussi la victime. Enfant, ayant perdu très jeune son père d’une leucémie foudroyante, elle s’est retrouvée avec une mère instable et mythomane, « héroïne de sa propre fiction », qui la battait et l’humiliait, une mère qui lui a dit, par exemple, alors qu’elle était encore très jeune : « Si tu n’avais pas été normale, Sarah, on t’aurait étouffée sous l’oreiller à ta naissance. Ton père me l’avait promis. On avait tout prévu, au cas où. » Terribles paroles traumatisantes s’il en est…
Afin de faire cesser ce qu’elle nomme « la malédiction familiale », expression qui revient de manière obsessionnelle dans ce texte, la narratrice va, plus ou moins inconsciemment, en rechercher l’origine : « Plus tard, j’ai compris que ce que ma mère m’avait fait, son père le lui avait fait, et que ce que son père lui avait fait, on le lui avait fait à lui dans les camps. »
En effet, après la Libération, Pierre B., son grand-père, déporté à Buchenwald comme prisonnier politique, a quitté sa femme, ainsi que sa propre fille, la mère de Sarah, et a fui en Côte d’Ivoire où il est devenu photographe. Il reverra tout de même sa fille mais il l’obligera à faire l’impensable. « Il a creusé des trous pour y jeter les cadavres de ses camarades. Il a survécu à deux camps de concentration et aux Marches de la mort à la libération des camps. Après la guerre, on lui a refilé une femme folle. Il a payé. Il a déjà payé. Il est parti enterrer sa honte dans les colonies où il a mené la vie banale d’un pauvre type, comme beaucoup de pauvres types qui vivaient dans les colonies. » Oui, ce grand-père, qui a vécu le pire dans les camps, fit le mal, à son tour, en Afrique. En est-il responsable ? N’est-il pas devenu ce que l’Histoire en a fait ? A-t-il eu la liberté d’être autrement ? Aurait-il pu être autrement ?
Ne sommes-nous pas la somme de choses qui nous dépassent, que nous ne connaissons peut-être même pas, dont personne ne nous a jamais parlé, d’une histoire familiale qui est la nôtre et dont nous héritons sans toujours bien comprendre la personnalité profonde des principaux protagonistes, quelle a été la cause de leurs actes… A quoi rêvaient-ils, ces aïeux souvent inconnus dont nous sommes les dépositaires, ces étrangers qui sont en nous et avec lesquels nous devons nous arranger, chaque jour ? Que faire de ce qu’ils nous ont laissé, de ce qu’ils nous ont transmis ? Comment supporter parfois leurs actes insupportables ? Comment ne pas être hanté par leurs crimes ?
Tant bien que mal, il nous faut avancer en portant le poids de nos origines, de l’Histoire qui nous a faits et qui a fait ceux dont nous venons. Et ce passé est tellement encombrant que l’on risque à chaque instant de se prendre les pieds dedans. Avons-nous la possibilité de nous en libérer ? Existe-t-il une faille, un interstice,une légère fissure qui nous offrirait la possibilité d’être sans eux ?
« Je ne pleure pas sur moi, explique Sarah à Richard, je pleure parce que, malgré nos gestes, nos décisions, et alors même que nous croyons faire entendre notre voix, nous ne sommes que des pantins ventriloques par ce qui nous dépasse. Nous avons beau nous mettre en route vers le monde, sur le chemin de la vie, arrive toujours un moment, une station de notre voyage, où nous sommes ramenés à cette question : mais de quoi sommes-nous la faute ? »
Certaines scènes de ce roman sont absolument magistrales dans leur construction, le point de vue adopté ou l’écriture qui exprime toute la tension que ressent Sarah : celle par exemple qui décrit Sarah visitant l’hôpital psychiatrique de Steinhof à Vienne, où, dans le pavillon appelé le Spiegelgrund, les nazis avaient procédé à des expérimentations sur de jeunes enfants handicapés mentaux dont les cerveaux ont été conservés dans du formol… Je repense aussi à la scène du dîner chez les Popesco, dans leur maison de vacances, alors que le risotto à la fleur de courgette et à la truffe n’arrive pas… (Je reste volontairement allusive…)
Parfois le « je » de Sarah cède le pas à un « elle », ce qui permet à la romancière de montrer un personnage fantomatique en train de se dédoubler : « survient toujours un moment où je regarde tout cela depuis un lieu où tout est calciné et où je suis déjà morte » ; Sarah vit et s’analyse vivre, avance et se regarde avancer (il n’y a rien de pire pour se casser la figure d’ailleurs, mais peut-elle faire autrement ?) ; parfois la romancière superpose sur une même page, dans une même phrase, des événements qui ont des temporalités différentes, mêlant un élément du passé à l’instant présent vécu par son personnage. Ce télescopage des différentes temporalités mime tout ce qui se joue dans l’esprit du personnage au moment où il vit un moment fort de son existence.
Il faut peut-être préciser aussi que si Les enténébrés nous présente des époques, des lieux, des gens très différents, ce roman offre aussi une quantité importante de formes littéraires telles que le journal, la lettre, la pensée, la scène, le récit et j’allais dire aussi des écritures différentes, bien évidemment adaptées au propos, ce qui m’a semblé un sacré tour de force !
L’écriture précise (chaque geste est décrit, observé), parfois ardente, souvent abondante et pleine d’urgence donne l’impression par moments d’un trop plein qui ne demande qu’à sortir, à se déverser, à se révéler. Sarah Chiche dit sans détour, sans fard, sans pudeur, l’indicible, l’intime; elle tire le secret vers le grand jour, l’amène à la lumière comme pour en ôter les ténèbres, afin de le faire accéder à une certaine forme de vérité (de lumière) dont ce livre permet la révélation (puisque, comme elle le dit, « la vérité, c’est pour les romans… ») Aurait-elle pu en dire « autant » sans, précisément, le mot « roman » sur la couverture de ce texte ? Ce mot « roman » n’est-il pas ce qui permet justement à la narratrice d’ôter un peu de ces ténèbres qui assombrissent depuis si longtemps sa famille – ne nous dit-elle pas qu’au fond et malgré tout, ni sa mère, ni son grand-père ne sont responsables, coupables mais plutôt des victimes de l’Histoire ? Ne cherche-t-elle pas à mettre fin à cette tragique « malédiction familiale », à cette répétition infernale et ce, avec courage, parce qu’il faut se replonger dans le passé, avec tous les risques que cela comporte ?
Ces ténèbres, elle tente (et c’est un exercice difficile que l’auteur – la narratrice – entreprend là) de les atténuer un tant soit peu comme on passe la main sur la vitre embuée d’une salle de bain afin de se deviner un peu dans la glace : le texte ne se termine-t-il pas par cette magnifique remarque de Paul son mari : « Tu as dans les yeux un trait de lumière en plus » ?
Finalement, rien de ce qui devait détruire (la passion amoureuse notamment) n’a détruit. Au contraire, l’amour fou a apporté un plus, un supplément, une petite lumière qui peut-être servira de guide à la narratrice et lui permettra d’avoir un peu plus la force d’avancer.
Je ne sais pas pourquoi, soudain, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Sarah me fait penser au personnage d’Antigone dans sa volonté d’aller jusqu’au bout tout en sachant qu’elle risque le pire. Antigone est d’ailleurs décrite comme « la jeune fille noiraude » dans le texte d’Anouilh (n’est-elle pas, elle aussi, une « enténébrée », écrasée par l’histoire de sa famille (Oedipe/Jocaste), l’histoire de Thèbes et l’histoire de cet amour immense pour son frère ?)
Les enténébrés est un texte qui tend vers la lumière. « Le désert le plus aride du monde se couvrit de millions de fleurs blanches et roses. » C’est en ces termes que s’achève le roman. Et je ne peux m’empêcher de citer les derniers vers qui concluent magnifiquement ce très beau texte porteur d’un espoir, d’une volonté de jouir du monde quel qu’il soit et qui que nous soyons devenus :  « Seuls se plaignent les sots. / Courons gaiement le monde / Contre vents et marées ! / S’il n’est de dieux sur terres,/ Nous serons Dieu nous-mêmes. » (Wilhelm Müller, Le Voyage d’hiver)

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