Madame Jules
Emmanuel Regnez

Le Tripode
mai 2019
131 p.  15 €
 
 
 

je joue !

jusqu'au 22 septembre 2019

retour à la page d'accueil

 Les internautes l'ont lu

Madame Jules aime Monsieur Jules, son mari, son amant, elle l’aime et le répète souvent. Oui, elle aime à le dire, à se le dire. Elle en est bien convaincue et aime cet Amour qui la brûle, l’éblouit, la comble d’aise, d’assurance et de félicité.
Elle aime aussi faire l’amour avec Monsieur Jules. Pour cela, elle se prépare, se pare, se parfume et s’offre à Monsieur Jules. Elle est douée pour cela, travaille le décor et la mise en scène. Rien n’est laissé au hasard. Ce serait tellement dommage. Tout doit être réussi, beau, lisse, brillant comme dans les livres d’images ou les romans d’amour.
« C’est moi qui réalise tous ces délicieux programmes. C’est moi qui réalise toutes ces délicieuses envies. »
Madame Jules fait tout pour être heureuse. Madame Jules a tout pour être heureuse.
Elle contemple avec bonheur son bonheur, comblée, ravie, béate de vivre une union si parfaite, si enviée.
« – À quoi penses-tu ?… À toi, répond-il. – À moi seule ? – Oui. »
Ils sont un.
Et personne ne vient troubler cette unité, cette harmonie totale, cette communion absolue. Ils ne sont qu’un. Corps et âme. Âme et corps. Mêlés, entremêlés, emmêlés.
Un.
« Monsieur Jules, mon mari mon amant » répète-t-elle à l’envi, ivre de ces mots si beaux qui martèlent son âme, telle une mélodie un brin entêtante.
Madame Jules bâtit son bonheur, construit autour de lui un solide mur de pierre pour le protéger : tout est contrôlé, verrouillé, vérifié. Madame Jules ne laisse rien au hasard, ce n’est pas son genre. Elle s’est créé un monde en se coupant du monde. Pour préserver ce bien qu’elle a de plus précieux : son amour pour Monsieur Jules.
Et malgré tout, parfois, Madame Jules se laisse bercer par son univers intérieur, vaste comme la mer et elle s’abandonne à la douceur des vagues, à l’appel du désir. Une eau douce et claire l’entraîne vers un ailleurs mystérieux, à l’extérieur de la chambre à coucher « au lit blanc, gréé de dentelles » où elle protège son amour. Une petite pensée lui échappe, un petit rien s’envole qu’elle échoue à retenir.
« Mais à quoi penses-tu donc ? me demande-t-il une nouvelle fois. »
La question posée ne suppose-t-elle-elle pas l’ombre d’un soupçon ? De quoi pourrait-on soupçonner une femme qui pense ? Et d’ailleurs, une femme pense-t-elle ? Vers qui, vers quoi son esprit s’envole-t-il, hors les murs de la chambre, hors les murs de la morale, des bonnes mœurs, des principes, des normes bien établies ?
« Et là, il doit penser que je pense que je suis une femme qui pense, oui il a raison Monsieur Jules, mon mari mon amant, je pense. Et maintenant qu’il sait que je pense, c’est le début d’un autre monde. »
« Les femmes pensent admirablement en France ou ailleurs. Les mœurs nous apprennent si bien l’imposture. »
Madame Jules sait contenir son imagination, la maintenir, la contraindre. Elle sait cadrer ses désirs, les refouler, les empêcher. Il lui arrive parfois de manquer de vigilance et de laisser s’envoler l’ombre d’une pensée, la pointe d’un désir, la lueur ténue d’une envie.
Mais elle l’aime tellement ce « Monsieur Jules, mon mari mon amant »  Elle l’aime tellement, tellement, tellement, comment imaginer une place pour un autre, même en pensée ? Oui, comment ?
Or, un soir, Monsieur et Madame se rendent à une fête. Elle est abordée (ou bien l’imagine-t-elle ? Le fantasme-t-elle?) par un importun qui voudrait juste danser avec elle. Juste cela ou peut-être plus (se le figure-t-elle …) Mais c’est suffisant pour que le bel équilibre soit dérangé. Le doute s’insinue au coeur de l’être, fissure légèrement le mur épais qu’elle a bâti pour protéger leur amour.
Le doute et l’envie, duo terrible, enflamment la pensée, le désir, les fantasmes et font aussi renaître les fantômes anciens, que l’on croit oubliés mais qui sont là, toujours là, prêts à surgir, à bondir, à renaître.
La terrible tentation.
« On a beau cacher son secret, on a beau enfouir au plus profond de soi ses phantômes, penser qu’ils ne reviendront jamais, ils remontent un jour ou l’autre à la surface. Ils ont été bannis, certes, mais le banni n’est jamais mort et peut revenir. Il ne demande pas la permission de revenir, de rentrer au pays et son retour est toujours surprenant, et son retour est toujours une surprise qui laisse pâle et presque en défaillance.
À quoi penses-tu? À toi, je pense à toi. Et le toi n’est plus toi, n’a plus ta voix, ton visage, ton nom. »
C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé dans Madame Jules les principaux motifs abordés par Emmanuel Régniez dans son excellent premier roman, Notre château  (les schémas narratifs ont aussi des points communs) : deux êtres (frère, sœur/mari, femme) vivent ce qui ressemble à une union parfaite (amour fraternel/amour conjugal) dans un lieu retiré du monde (château/chambre) et se livrent à une activité qui les lie (lecture/jeux amoureux). L’extérieur apparaît comme une menace dont il faut se méfier, se protéger. Dans les deux cas, un doute s’immisce venant rompre le parfait équilibre, fissurer les certitudes, briser une routine bien huilée.
« Qu’ai-je oublié ? Quelle erreur ai-je commise ? À quel moment me suis-je fait avoir ?
Qu’ai-je oublié ?
J’ai oublié qu’il y avait un monde derrière ma porte. J’ai oublié qu’il y avait un autre monde que celui de ma chambre. »
L’on retrouve aussi la figure de la répétition qui comme une litanie envoûtante vient traduire l’obsession, la peur, la mince frontière entre réalité et folie.
Plusieurs thèmes centraux sont eux aussi communs aux deux œuvres : le dit/le non dit, le présent/le passé, l’extérieur/l’intérieur, l’être/le paraître, la certitude/le doute, le désir/l’interdit…
Le lecteur encore une fois se trouve entraîné dans des espaces troubles et trompeurs où vivent des êtres épris d’une forme d’absolu,et qui, s’étant façonné un quotidien réglé au millimètre afin de se protéger du monde extérieur, vont trébucher sur un petit caillou qui a roulé subrepticement sous leur pied et les a fait ponctuellement (ou durablement) vaciller : soit ils auront la force et la volonté de se relever, soit ils sombreront dans la folie.
Indéniablement, Emmanuel Régniez construit une œuvre passionnante, fascinante et dérangeante qui explore la passion, l’aveuglement et le désir d’absolu des hommes, désir qui peut à tout moment les conduire à leur perte ou bien les élever au-delà d’eux-mêmes et de leurs semblables.
Encore une fois, un grand plaisir de lecture…
On en redemande !

LIRE AU LIT le blog

partagez cette critique
partage par email