Neptune avenue
Bernard Comment

Grasset
mars 2019
270 p.  20 €
 
 
 

je joue !

jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu

Étrange période que celle des vacances où on lit sans écrire et où l’on écrit sans lire, où les paysages que l’on traverse et les gens que l’on rencontre viennent brouiller les lignes qui se mélangent, se confondent et se perdent au fil des jours.
J’ai presque oublié un bon nombre de livres lus cet été : tant pis pour eux. Les journées bien pleines m’ont finalement aidée à y voir clair et à faire le tri…
Il y a tout de même deux livres dont je voudrais vous parler : Neptune Avenue de Bernard Comment et Poésies d’Émile Nelligan. J’ai lu le premier courant juillet et je sens que je le porte encore en moi. Quant au second, c’est un coup de foudre absolu pour les textes d’une très grande beauté d’un auteur québécois (je suis d’ailleurs très étonnée de constater qu’il ne soit pas plus connu… mais c’est comme ça!)
Commençons par Neptune Avenue : un homme à la retraite vit au vingt-et-unième étage d’un immeuble de Brooklyn sur Neptune Avenue. Visiblement assez seul, sans amis, sans famille, il écoute ses voisins se plaindre de la chaleur excessive : 41 degrés sont annoncés pour l’après-midi même. Le narrateur, fatigué et handicapé par la maladie, ne peut sortir. Plus d’électricité. Une panne géante paralyse toute la ville, peut-être même le pays. Les ascenseurs sont tombés en panne. Que s’est-il passé ? Une guerre, une fin du monde ? Les épiceries sont prises d’assaut, l’eau va bientôt manquer, plus d’internet, plus de contact avec l’extérieur. Seule une jeune fille, Bijou, vient s’occuper de lui. Qui est-elle ? Que cherche-t-elle ?
Dans la touffeur de cet été sans air climatisé, l’homme va bientôt se tourner vers son passé qui lui revient par bribes : sa jeunesse en Suisse, sa famille, ses amis, une vie consacrée à l’argent, au désir d’en amasser toujours plus, d’acheter encore et encore pour combler un vide, impossible à remplir autrement que par du vide… Mais aussi un amour fou pour une femme, une rencontre au fond si fugace qu’elle a à peine eu lieu… Et la tristesse infinie qui découle de tout cela…
De ce texte émergent à la fois une grande mélancolie et une grande nostalgie qui m’ont beaucoup touchée. Le narrateur repense à ce qu’il a vécu, ces années soixante-dix/quatre-vingt, une époque heureuse, des moments inoubliables au bord de la mer puis de mauvais choix. En existait-il d’autres ? Peut-être, sûrement même. Ou peut-être pas.
Ce roman ouvre aussi une réflexion sur le monde d’hier et d’aujourd’hui, nos modes de vie, nos choix politiques, économiques, écologiques. Et toute l’inquiétude que l’on peut ressentir devant les grands de ce monde qui semblent parfois diriger sur des coups de tête, comme des gamins immatures, gâtés, capricieux et un peu fous.
« On croyait être débarrassés de la débâcle du vingtième siècle, et ça revient, partout, de la même manière, avec le même culot, la même effronterie, la même brutalité. Et ça finira probablement tout aussi mal. »
« Je devine au loin, à travers le voile de brume, la découpe de la skyline de Manhattan, celle de Downtown, sur la gauche, portée vers le ciel par la tour One, la plus haute de toutes, et à droite celle de Midtown et Uptown… J’adore regarder cet horizon et réfléchir à la ville, à sa folie des grandeurs, à sa rage ascensionnelle, à toute cette condensation de gens, d’argent, de pouvoir. Bijou a raison, il y a trop de tout dans notre monde, on aurait pu faire avec beaucoup moins depuis deux siècles. C’est l’électricité qui a donné l’énergie nouvelle de consommation éperdue, et d’un coup le monde s’écroule, plus de jus, plus de courant, le silence et l’obscurité. Je devine les arbres, çà et là, tous ces squares et parcs qui irriguent Brooklyn dans son étendue infinie, eux n’ont besoin de rien d’autre que l’alternance de la pluie et du soleil pour traverser les siècles. Ils nous survivront. »
On suit le cours des pensées du narrateur qui revient sur sa vie, celle qu’il a vécue, celle qu’il aurait voulu vivre.
Sensible, touchant, troublant parfois et d’une très grande humanité, Neptune Avenue laisse entendre la voix mélancolique d’un homme qui regarde sa vie tout en observant Bijou, une jeune femme, elle, tournée vers l’avenir, vers un monde où l’on sait que l’argent et les biens ne sont plus tout à fait les clefs du bonheur… Le narrateur aimerait en faire son héritière en lui transmettant ce qu’il possède mais Bijou refuse cet argent, elle a d’autres valeurs, d’autres aspirations. Les mouvements incessants de la jeune femme s’opposent à l’immobilité de l’homme, coincé dans un passé qu’il n’a pas su (pu?) vivre et un présent dont il ne peut rien faire
Un livre sur le temps, la transmission (possible ou impossible), la maternité et la mort. Un très beau texte.
Je voulais aussi vous dire quelques mots sur les poèmes d’Émile Nelligan. L’auteur, né à Montréal en 1879, a souffert toute sa vie de troubles schizophréniques. Il a donc très tôt été interné. Lors de mon voyage au Canada, j’ai eu l’occasion d’entendre, par hasard, un de ses poèmes. Je vous le livre ici.

Un soir d’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai !

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : où vis-je ? où vais-je ?
Tous ces espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! Comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! Comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

On retrouve dans tout le recueil cette même beauté aux notes verlainiennes et baudelairiennes. Allez y jeter un petit coup d’oeil et dites-moi ce que vous en pensez !

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