Pourquoi tu danses quand tu marches ?
Abdourahman A. Waberi

Lattès
août 2019
250 p.  19 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Le voile des souvenirs

« Un petit matin, à Djibouti, au début des années 1970. Ma mémoire me ramène toujours à ce point de départ. » Un point de départ entre le désert, la Mer Rouge et le Golfe d’Aden, lointain pour celui qui vit désormais à Paris, mais auquel il ne peut se soustraire quand sa fille lui demande un jour, sur le chemin de l’école : « Papa, pourquoi tu danses quand tu marches ? » La question semble anodine mais réveille en lui un passé douloureux dont il entend néanmoins tout lui raconter. Des maisonnettes en tôle à la poussière omniprésente, des quolibets de ses camarades au manque d’amour de sa mère, de cette jambe meurtrie qui l’empêchait de jouer au football à l’homme « qui danse sans le vouloir » qu’il est devenu.

C’est un jour de rentrée à l’école du Château-d’Eau. Le petit Aden se penche pour boire quand sa tête heurte violemment le robinet de la fontaine en métal gris. Le genou saigne abondamment. Derrière lui, le sourire assassin de Johnny, fier d’un croche-pied qui fait basculer Aden dans une autre réalité où chaque pas devient une épreuve. La poliomyélite flétrit la jambe du petit garçon qui n’a jamais été vacciné. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, Aden se voit bientôt obligé de partager son toit avec un « colocataire » en bien meilleure santé que lui, son petit frère Ossobleh.  « Un amour de bambin et tout mon contraire. » qui séduit Papa-la-Tige et grand-mère Cochise, sa mère Zohra et la bonne Ladane, dont il est secrètement amoureux. Aden trouve alors refuge dans la lecture et dans le sourire de Madame Annick, « une Française de France » venue « transformer les arrières-petits-fils de bergers nomades comme moi en petites garçons qui sachent lire, compter, écrire », sur ce territoire que l’on nomme alors TFAI, « Territoire français des Afars et des Issas ». « Nous étions des petits Français qui n’avaient jamais vu la France. »

Si sa jambe ne cesse de lui rappeler qu’il n’est pas un garçon comme les autres, les mots lui permettent de garder la tête haute et, au fil des années, de surmonter le traumatisme  originel. Endossant le rôle du conteur, Abdourahman A. Waberi entraîne son lecteur vers une terre à la croisée de l’Afrique, des mondes arabe et indien, découverte à travers le regard d’un petit garçon qu’il a bien connu. Les mots « Américains », « bombe nucléaire », « de Gaulle », « Mobutu » ou « Hailé Sélassié » s’échappent des transistors, les odeurs de beignets, d’huile frite et de gasoil de « Maman Peugeot » embaument les environs de l’école du Château-d’Eau où se noue le drame en même temps que la résurrection. Derrière le voile des souvenirs d’enfance se devine une violence née de la pauvreté, de la colonisation, d’un monde en marche derrière lequel il faut courir en espérant le rattraper, et finalement s’en libérer.

 

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Pour cette rentrée littéraire 2019, Abdourahman A. Waberi nous livre un roman de transmission avec « Pourquoi tu danses quand tu marches ? » paru chez JC Lattès. Pour répondre à cette question posée par sa fille un jour sur le chemin de l’école, Abdourahman A. Waberi va dérouler les souvenirs de sa jeunesse à Djibouti dans les années 70, dans le quartier du Château d’eau avec ses parents, Papa la tige et une mère un peu jeune et trop fragile, et sa tendre grand-mère Cochise.
Alors lorsque le garçon grandit plus sensible et plus fragile que les autres, avec une patte qui traîne, sa tendre grand-mère Cochise est là pour l’entourer. L’enfant qui, sans soin minima, aurait pu rabâcher toute sa vie sa rancœur s’il n’avait rencontré la tendresse pour s’ouvrir aux mots. Pas uniquement, ceux de la littérature mais ceux de « Paris Match », de « Nous Deux », des lettres qu’il va écrire, de ces liens épistolaires qu’il va ne cesser de développer. Tous ces mots lui ouvrent des possibles avec la rencontre d’enseignantes qui changeront le regard des camarades sur le petit estropié.
Jusqu’à la réponse à la question posée par sa fille, le rappel des souvenirs m’a semblé un peu long et désordonné. Après, le récit se fait plus émouvant et tendre, le style devient plus poétique et plus ouvert. Le narrateur se confie sur son amour des mots, sur la déception de ses parents à ne pas avoir un fils fort et vigoureux comme doit être l’aîné d’une fratrie, sur les histoires que lui raconte sa grand-mère qui lui a « inculqué les bons réflexes dans sa vie », sur le pardon offert à sa mère malgré sa lointaine tendresse, sur la transmission à une petite fille élevée à l’occidentale sur sa culture d’origine.
« Pourquoi tu danses quand tu marches ? » est un roman tout en pudeur et en tendresse sur le récit d’une enfance difficile. En même temps, c’est le récit d’une tradition en héritage pour sa petite fille, Béa, âgé de 9 ans.
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