Roissy
Tiffany Tavernier

Sabine Wespieser
août 2018
280 p.  21 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
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coup de coeur

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Des avions sans elle

La vie d’une femme qui s’invente à chaque instant, tel est le sujet du beau roman de Tiffany Tavernier, qui fait de l’aéroport de Roissy un lieu de fiction original où chaque voyageur trimballe une histoire dans ses bagages. Lieu de passage, d’escale, d’attente, lieu de départ et d’arrivée, lieu de travail aussi… Entre réalisme et émotion, plaisir de lecture garanti !

Au milieu du trafic de millions de passagers qui transitent par cette grande ville hors de la cité, notre héroïne est une « indécelable ». Depuis huit mois, elle vit clandestinement dans l’aérogare, au rythme des arrivées et des départs. Bien qu’elle n’embarque jamais, elle est toujours en mouvement, seul moyen de ne pas se faire repérer par les caméras de surveillance ou les agents de sécurité ; elle marche donc une valise à la main, parcourt les couloirs, emprunte les ascenseurs, ouvre des portes, revient sur ses pas, entre dans les toilettes et en ressort avec d’autres vêtements, une coiffure différente, une nouvelle identité, une destination inédite. Elle sait où se reposer, se laver, manger. Son quotidien, c’est la ruse et la survie en transit. Elle n’est pas la seule, ils sont plusieurs à vivre et à dormir là, SDF, travailleurs pauvres, sans ressources et invisibles ; mais, signe particulier, Anna a perdu la mémoire, elle ne souvient pas de sa vie d’avant ni pourquoi elle a atterri là. A défaut de souvenirs, elle s’invente un présent et des avenirs : elle est toujours sur le départ, prête à s’envoler pour un autre pays, c’est du moins ce qu’elle prétend quand elle bavarde avec un voyageur le temps d’une correspondance, d’un retard de décollage, rencontres fugaces dans les salons d’attente. Mais un jour, un homme la repère, et c’est le début d’une autre histoire, une histoire vraie, celle-là. Lâcher le cocon de la fiction pour la réalité, voilà peut-être le grand voyage de sa vie.

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coup de coeur nuit blanche

La vie malgré tout

La narratrice se dirige vers le terminal de l’arrivée du vol AF445 en provenance de Rio avec une valise qu’elle traîne. Rien que de plus normal à l’aéroport de Roissy.
Un autre vol, un départ, une arrivée, elle regarde tout et remarque cet homme « L’homme au foulard » qu’elle retrouve toujours sur l’arrivée du vol de Rio « Il est beau. Beau de cette attente qui tend son corps vers l’impossible ». Pourtant, cet homme si attirant lui fait peur, est-ce un policier, un inspecteur ?
Anna, c’est le prénom qu’elle nous donne, erre dans l’aéroport toute la journée, toujours avec une valise, jamais en partance, jamais en attente d’un vol retour. Elle fait partie de ce que l’on nomme « les indécelables ». Il ne faut surtout pas se faire remarquer par toutes les caméras de surveillance et c’est un art qu’elle semble maîtriser, changeant de vêtements au gré des valises qu’elle dérobe et qui lui permettent de changer d’allure. L’aéroport est son quartier, son domicile. Elle se fond parmi les voyageurs, anonyme entre les anonymes. « Je reste encore un long moment à regarder le flot des passagers. J’imagine leur vie, leur métier, leur invente des destinées que j’aimerais coucher sur le papier, ce que je ne ferai pas par superstition, comme si écrire sur eux pourrait influer le cours de leur existence. Tout est si confus en moi. Pour rien au monde je ne voudrais provoquer un désastre. Le mien suffit. » Elle se créée une nouvelle vie, s’invente, lorsqu’on lui pose la question des destinations, des vies, car, sa vie, elle ne la connait pas ou plutôt, ne la connait plus. Anna est amnésique, ne sait comment elle s‘est retrouvée là. Depuis, elle y a fait son nid. Tout ce monde l’entoure, la protège, des réminiscences fulgurantes qui lui arrivent parfois sur son passé. Roissy, c’est son chez elle. Elle discute avec les passagers, profite des sanitaires pour se refaire une beauté, se laver, va faire ses courses à l’épicerie de l’aéroport… Bref, elle s’est construit une nouvelle vie. Le côté face est moins glamour. Elle dort dans les sous-sols de Roissy aux côtés de Vlad. Jesias, Liam, Joséphine une espèce de famille recomposée. D’autres SDF, sans papiers tentent de survivre, aidés par les Restos du cœur ou une autre association caritative. C’est un monde de violence, de renoncement à laquelle Anna ne veut pas appartenir.
L’homme au foulard est toujours là. A son regard et son attitude, elle finit par comprendre qu’il ne fait pas partie de la police. Non, il attend chaque fois le vol retour de Rio, celui qui s’est abimé en mer où sa jeune femme se trouvait. Il ne peut se résigner et venir à Roissy l’aide à survivre. Entre eux, une amitié se noue. Ils sont la béquille de l’autre, puis les choses évoluent vers plus de tendresse, vers une renaissance.
Une écriture fine, imagée, un roman intense, dramatique, réaliste, avec sa petite part de rêve. Un live qui ferait un beau film sous la direction de Bertrand Tavernier, son père.
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Tiffany Tavernier tombe un jour sur une photo et un article de journal qui la saisissent : une femme d’une quarantaine d’années, plutôt bien habillée, se révèle en réalité être une SDF. Enfin, plus exactement, son domicile est l’aéroport d’Heathrow près de Londres. Lorsque le journaliste, pour conclure l’article, lui demande pendant combien de temps elle compte vivre dans cet aéroport, elle répond : « Toute ma vie ».
Tiffany Tavernier comprend qu’elle tient là un sujet de roman.
Roissy. L’auteur y passe des mois et des mois à observer ceux que l’on appelle « les indécelables » : l’aéroport est leur lieu de vie et pour échapper aux caméras de surveillance et aux vigiles, ils se font passer pour des voyageurs. Le long des couloirs, ils traînent une valise ; dans les salles d’attente, ils dorment sur les fauteuils ou lisent les journaux abandonnés ; dans les cafétérias, ils vont parfois se payer une boisson ou un sandwich ; dans les boutiques, ils osent à peine effleurer du regard les foulards en soie et les beaux sacs de cuir.
Ils font semblant d’attendre un départ qui n’arrivera jamais.
« Comportement sobre. Exposition sobre. Ne jamais laisser de traces : jeter les mégots dans les poubelles, jeter les déchets dans les poubelles. Aucun geste excessif. Se gratter, mais pas jusqu’au sang. Boire, mais pas au goulot. Courir, non. Hurler, non. S’en tenir aux codes. Aux limites. A la procédure. »
La narratrice s’appelle Anna, elle connaît par coeur cet espace gigantesque où travaillent cent vingt mille personnes et où passent un million de voyageurs par an. Un monde à part, une planète où se mélangent toutes les langues, toutes les nationalités, toutes les classes sociales. Elle vit là depuis quelques mois. Elle connaît tout de cet espace qu’elle hante nuit et jour, elle sait comment faire semblant. On l’interroge ? Elle répond qu’elle part pour Shanghai, qu’elle y a rencontré quelqu’un, qu’elle va peut-être s’y installer. Elle ferme un instant les yeux pour imaginer les lieux où elle n’ira jamais. Deux heures après, elle explique à un quinquagénaire un brin curieux qu’elle va à Manille.
Le personnel de l’aéroport commence à lui devenir familier, certains lui disent bonjour.
Elle imagine la vie des uns, des autres, regarde les avions décoller, promesse d’un nouveau départ, pour elle aussi, un jour, peut-être.
« Hier, je suis partie à Naples, Nairobi et Abidjan, m’improvisant tour à tour prof d’histoire, chef de produit L’Oréal, femme d’expat’ militaire… Femme d’expat’, c’était une première et j’ai été brillante. »
Elle vit en se laissant « traverser par la foule » dans un lieu en dehors du monde, une limite au-delà de laquelle on ne peut plus aller. À moins de faire demi-tour et ça, elle n’en veut pas.
Elle n’est pas seule : il y a Vlad dont le passé est un mystère et les autres, Liam, Joséphine, Josias…
« Pour eux, comme pour moi, ce monde est notre dernière chance. Le quitter, ne serait-ce qu’une seule fois, ce serait renoncer à tous les voyages, à toutes les identités, perdre, en somme, le peu de matière qu’il nous reste, rompre définitivement le fil qui nous tient encore en vie, briser la magie par laquelle chacun de nous s’invente hors la violence du monde. »
Et cette femme, Anna, qui est-elle ? Elle ne le sait pas. Un choc lui a fait tout oublier de son passé qui lui revient par bribes lors de terribles cauchemars…
Il lui faudra pourtant sortir de son jeu de cache-cache pour entrer en contact avec l’autre, un homme, qui a aussi son histoire…
Un très beau texte tellement cinématographique que je ne serais pas étonnée de le voir prochainement porté à l’écran. C’est tout un monde complètement fascinant que l’on découvre et dans lequel on se trouve plongé, comme l’a été l’auteure elle-même : un lieu de mouvements, de sons, de lumières et de mots – l’aéroport a son propre langage- où les gens se croisent, se mêlent, s’évitent et se rencontrent parfois.
Le roman de Tiffany Tavernier nous permet aussi de voir ceux que l’on ne voit pas, des gens meurtris, ravagés par l’existence et qui refusent de retourner « à la rue », se sentant vaguement protégés par les vitres de l’aéroport comme dans une bulle, un cocon. Roissy est peut-être aussi le seul lieu où ils puissent imaginer un nouveau départ… Qui sait ? Des avions qui s’envolent, il y en a tous les jours.
Tiffany Tavernier a parfaitement mis en scène le quotidien de ces « indécelables », leur façon de se planquer parmi les autres, de se fondre au risque de s’oublier peut-être, aussi.
C’est certain, jamais plus je ne verrai Roissy comme avant…
Un très bon roman !

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