Une amie de la famille
Jean-Marie Laclavetine

Gallimard
mars 2019
189 p.  18 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Lettre ouverte à Jean-Marie Laclavetine

Monsieur Laclavetine,

Je n’avais jamais rien lu de vous. Je ne savais rien de vous non plus ou pas grand-chose.
Je vous ai entendu parler pour la première fois le samedi 8 juin 2019 dans le cadre du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Et ce que vous avez dit ce jour là m’a bouleversée.
Vous avez raconté l’histoire de votre sœur Anne-Marie, le long silence familial qui a suivi sa mort puis, après le décès de vos parents, votre désir, né d’un rêve, de la retrouver, de savoir qui était cette sœur que finalement vous n’aviez pas eu le temps de connaître vraiment. Vous avez parlé aussi de l’étrange fonctionnement de la mémoire, des fausses pistes sur lesquelles elle vous avait mené et de votre volonté de ne pas rectifier ce que vous aviez commencé à écrire et qui, un peu plus tard, s’était révélé faux.
Vos mots simples, sensibles, votre sincérité, votre émotion, votre retenue et, en même temps, cette nécessité devenue la vôtre de dire qui elle était m’ont beaucoup émue. J’aurais aimé vous le dire mais quand je suis allée sur le stand, l’heure de la dédicace était passée et vous étiez parti. Heureusement peut-être, car je me serais sentie bien incapable de vous dire à quel point vous m’aviez touchée.
Je viens, ce soir, de finir votre récit et mon émotion est telle que j’ai bien du mal à trouver mes mots. Car voyez-vous, j’ai fait de belles, très belles rencontres en lisant votre livre.
Bien entendu, j’ai fait la connaissance d’Anne-Marie… (Excusez-moi de ne pas l’appeler Annie comme vous le faites dans votre livre mais vous-même, à deux reprises, vous l’appelez Anne-Marie…) Quelle femme attachante et comme vous avez su nous la rendre vivante ! J’ai tellement aimé votre sœur, Monsieur Laclavetine, une femme entière, drôle, éprise de liberté, coincée dans une époque qui n’est pas la sienne, mal à l’aise avec les convenances, inventive, audacieuse, intelligente, indépendante, originale, franche, spontanée, sensible, inquiète, joyeuse… J’ai observé attentivement les photos que vous avez eu la très bonne idée de reproduire dans le livre. J’en aime deux particulièrement : celle de la page finale où Anne-Marie lève son verre en souriant. Elle a, je trouve, un air un peu malicieux et semble nous inviter à vivre, à profiter, à être heureux. Franchement, on a envie de trinquer avec elle « à la vie ».
Cette photo m’a fait pleurer.
Je retiens aussi la photo de la page 167 : Anne-Marie est très belle. Elle fait très jeune, a les joues un peu rondes et un air très doux. On a envie de la connaître, de l’approcher, de parler avec elle.
J’ai donc rencontré votre sœur et le portrait que vous en faites est tellement magnifique. Quel hommage superbe vous lui offrez là ! L’évocation de votre rencontre avec Gilles est bouleversante… Mais il ne faut pas que j’en dise trop.
J’ai aussi rencontré dans ce livre votre famille, et notamment vos parents. C’est toute une époque et un milieu que vous peignez admirablement… Les lettres que s’échangeaient vos parents et qui témoignent de l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre sont d’une beauté absolue (quelle magnifique écriture!) et tellement tellement émouvantes. Le portrait que vous faites de votre père est très touchant : on le sent parfois désarçonné par cette fille, votre sœur, qu’il aime infiniment mais qu’il a parfois du mal à comprendre… Vous avez tellement bien exprimé la sensibilité de cet homme, sa souffrance d’être éloigné de sa famille, sa volonté de réussir dans son travail pour que les siens soient fiers de lui, et son courage aussi.
Et puis, c’est aussi vous-même que j’ai commencé à connaître. Moi qui savais si peu de choses de vous, j’ai l’impression d’avoir vécu les tourments que vous avez pu ressentir au moment de l’écriture, vos interrogations sur le projet même de ce livre et la lente approche de celle que vous souhaitiez retrouver, apprendre à connaître et à qui vous vouliez peut-être aussi rendre, grâce à la magie de l’écriture, un peu de la vie qu’elle avait perdue.
Je crois qu’elle aurait aimé lire ce livre, qu’elle vous aurait certainement disputé un peu d’avoir révélé quelques-uns de ses secrets mais que, vous voyant un brin ennuyé, elle aurait éclaté de rire car au fond, j’en suis certaine, elle aurait été très fière de ce magnifique portrait de femme moderne et libre que vous avez fait d’elle.
Merci, Monsieur Laclavetine, pour ce livre exceptionnel et ces êtres fabuleux que vous m’avez permis de rencontrer. Ils m’ont touchée au fond du coeur et je ne les oublierai jamais.
(J’ai bien conscience à la fois de me répéter et de sembler un peu bébête dans l’évocation de mon émotion mais tant pis, j’assume!)

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Victoire sur le silence

C’est un très beau livre que ce dernier Laclavetine. Un livre émouvant, douloureux et libérateur. Il n’a pas fallu moins d’un demi-siècle pour que Jean-Marie Laclavetine puisse évoquer le drame qui, un jour de novembre 68, meurtrit à jamais sa famille. Tous étaient partis faire une promenade jusqu’à la Chambre d’amour – ce lieu mythique de Biarritz où un jeune couple d’amants auteur été surpris par la marée montant. Il y a Jean-Marie, Bernard, son frère, Annie sa soeur et son ami Gilles. Dominique, le plus jeune, est resté auprès de sa grand-mère. Les parents regardent prudemment la scène depuis la route. Sauter de rocher en rocher, jouer avec les vagues – quelle joie enfantine et qui ne s’y est livré ? Mais voilà qu’une vague plus forte que les autres les renverse, les garçons s’en tirent bien mais Annie et Gilles sont emportés et ne parviennent que très difficilement à revenir sur la grève. Annie meurt d’épuisement.
Panique, personne pour venir les secourir, transport à l’hôpital bien tardif, douleur, effondrement.Tout cela est évoqué avec pudeur et retenue ; sait-on si ce dont on croit se souvenir correspond à la réalité ? les parents sont morts, les frères n’ont jamais évoqué entre eux ce drame. Le silence semble avoir recouvert l’événement d’une chape de plomb. On ne parle plus d’Annie et quand un visiteur demande qui est cette jeune fille dont la photographie est dans la chambre des parents, on ne peut que dire : une amie de la famille. Ce qui est comme une deuxième mort.
Laclavetine se décide à partir à la recherche de cette soeur dont l’absence a creusé dans sa vie un tel abîme. Il y va avec précaution ; il tourne autour de ses souvenirs d’enfance, de ses parents, de sa grand-mère, poussé par ses propres enfants sur qui pèsent ces non-dits qui repoussent l’horreur. Il faut décrire la vie qui était la leur, l’amour des parents qui les soude en dépit des difficultés, les engagements qui sont les leurs, leur foi profonde, leur engagement du côté des catholiques sociaux, des prêtres ouvriers. Retrouver des amies d’Annie, rappeler les problèmes qui étaient les siens, ses exigences, ses désillusions, ses conflits avec ses parents jusqu’au moment où elle retrouve un équilibre grâce à l’amour patient de Gilles.
Laclavetine utilise les confidences des uns et des autres, des lettres échangées par ses parents, celle que Gilles, retrouvé après tant d’années et qu’il croyait marié, ou mort, lui a confiées pour dessiner le visage de cette soeur si brutalement emportée.
Est-ce une sorte de tombeau dressé en sa mémoire ? non, plutôt la résurrection d’une image trop longtemps occultée et, en même temps, le triomphe de la parole, qui est un apaisement de la douleur, sur le silence. Même s’il reste un frémissement sensible tout au long du livre comme lorsqu’on approche d’une cicatrice qui n’est et ne sera jamais totalement effacée.

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