Une femme en contre-jour
Gaëlle Josse

noir sur blanc
notabilia
mars 2019
160 p.  14 €
ebook avec DRM 9,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu
coup de coeur

Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse
est le coup de cœur de la librairie Millepages à Vincennes
dans le q u o i  l i r e ? #68

 

 

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De l’ombre à la lumière

Dans ce roman sensible, Gaëlle Josse s’attache à faire le portrait de Vivian Maier (1926-2009), cette gouvernante américaine et photographe urbaine dont le travail et le talent n’ont été découverts qu’après sa mort. Voici l’histoire incroyable de cette artiste disparue dans l’anonymat et le dénuement, ayant fait du secret un art de vivre presque pathologique.

Une photographe en arrière-plan

Celle qui vécut dans l’ombre passe à la célébrité posthume par un coup du hasard : en 2007, un agent immobilier de Chicago acquiert un lot de photos, planches de contact et pellicules, mais ce n’est qu’un mois après la mort de l’artiste qu’il l’identifie en découvrant son avis de décès sur Internet. Pourquoi donc la personnalité de Vivian Maier fascine-t-elle autant ? A l’heure où les auteurs, créateurs et artistes sont presque plus célèbres que leurs œuvres, où la mise en scène de soi est monnaie courante, cette discrétion est troublante. Même si Maier se montre parfois dans des autoportraits, elle demeure insaisissable, en arrière-plan de son « œuvre, nourrie de la vie, plus grande que la vie ». La nurse et photographe amatrice devient la somme des portraits réalisés pendant des décennies, hommes et femmes exclus, travailleurs pauvres, sans-logis, immigrés, infatigable arpenteuse des quartiers mal famés et misérables où elle emmenait les enfants en de singulières promenades, Rolleiflex autour du cou.

Pour faire le portrait d’une artiste

Devant ce matériau éminemment romanesque mais lacunaire, Gaëlle Josse avoue ses doutes et  ses interrogations, en premier lieu sur l’objectif qu’elle poursuit. Ainsi son livre n’est pas une biographie mais un portrait doté d’un point de vue, d’une subjectivité qui fait de Vivian Maier un personnage issu d’une famille d’immigrés pauvre et violente. A partir de 1951, elle devient bonne d’enfants, s’échappant parfois pour des voyages lointains ; fuyante et complexe jusqu’au bout du monde, Vivian Maier. Et puis cette question : pourquoi n’a-t-elle jamais montré son travail ? Tel est le paradoxe de la photographe cachée dans la chambre noire tandis qu’elle révélait l’envers du rêve américain, comme un écho au travail de notre romancière qui s’applique à « faire passer un peu de lumière dans l’opacité des êtres ».

 

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je joue !

jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Brillant, solaire, « Une femme en contre-jour » de Gaëlle Josse est d’une maturité inouïe. Il ne laisse rien au hasard. Son exhaustivité est une chance. Vivian Maier était un mystère pour son entourage. Une femme battante, solitaire et triste. D’une aura riche de cette intériorité allouée aux artistes en déni. Elle ne savait pas, elle ne s’écoutait pas, elle était pourtant tel un fleuve gonflé de trésors. Sa vie était à l’instar de ce Passe-Muraille franchissant en transparence la vie pour mieux appréhender son puits intérieur en puisant ses forces créatrices dans l’invisible et l’impalpable pour les autres. Elle seule connaissait ce chemin que les artistes égarés perçoivent au ciel de leur regard. Sa vie a été un courant d’air glacé sur les épaules. Et pourtant ! Cette lumineuse femme savait la justesse des évènements à figer. Elle photographiait à en perdre la raison, l’instantané, l’injuste, la pauvreté, la faim, l’indifférence, le déraisonnable, les cris, les larmes, la perte, l’effroi, le gris et le troué des vêtements d’enfants. Féministe avant l’heure, elle était l’Hermite en son propre cœur. Elle cachait son art comme s’il était de trop pour les autres. Dérangeant et annonciateur d’un refoulement certain. Sa vie était une chevelure emmêlée. Pas d’amour, pas de gaité, le néant à perte de vue. Vivian Maier française a vécu durant sa vie en Amérique. L’ubiquité inspirante, elle revenait vers ses racines françaises en quête de sève. Jamais son regard ne plongera dans les entrailles de sa terre originelle. Sa famille française refoulant cette hôte passagère et indésirable car trop secrète. Cette manichéenne Vivian Maier à l’arbre généalogique torturé poussait du pied la vie et l’hédonisme. A contrario, elle était dans cette ligne d’un Bovarysme où la photographie était la caricature de sa vie même. Le voulait-elle ? Etre l’image ? Libre jusqu’à en perdre le souffle. Le gris de sa vie collé sur les chaussures boueuses d’enfants affamés qu’elle voulait à jamais dans le sceau de sa mémoire, instantanés figés. Elle photographiait le monde, la vie, le magnifique noyé et le glas résonnant contre les rochers de ses propres turbulences. Elle était digne, pauvre, démunie de cette richesse contemporaine et pourtant ses cartons emplit d’images criantes et assoiffées étaient merveilles et résurrection. Séraphine, Camille Claudel à fleur de peau dans un double annonciateur de folie. Vivian Maier gouvernante et dame des Lumières. Fouillant les poubelles au sombre de ses jours. La nuit, ombre sournoise creusait ses rides, en sillages lugubres et irrévocables. Il aura fallu la ténacité de John Maloof pour lever le voile sur les clichés de Vivian Maier. Donner naissance à cette artiste cette quasi-mystique et redonner à son art l’expression dont elle voulait l’écho sur le toit du monde. Cette biographie subrepticement romancée est une rencontre fabuleuse avec Vivian Maier. Gaëlle Josse a su capturer l’instant de grâce et offre la puissance et la majesté d’une photographie inoubliable. Le portrait de Vivian Maier en contre-jour.

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Vivian Maier… Est-ce bien utile de présenter cette nourrice qui passait son temps à photographier les gens qui se trouvaient sur son chemin tandis qu’elle marchait au hasard des rues de NewYork puis de Chicago, un œil sur les gamins qu’elle gardait, l’autre sur le monde agité et fou de la rue ?
Plus de cent cinquante mille photos prises, la plupart non développées.
Qui était-elle ?
Je la découvre en juillet 2014 lors de la sortie du film de John Maloof et Charlie Siskel : Finding Vivian Maier. Plus exactement, je reste fascinée par l’affiche du film placée dans un panneau en verre derrière le stop à la sortie du collège où je travaille. L’affiche retient mon regard. Très vite, son histoire me fascine ; ses photos, et notamment ses autoportraits dénués d’expression, me saisissent. Je commence à rassembler tout ce que je trouve à son sujet. Pas grand-chose encore mais ce pas grand-chose me suffit. Je m’en délecte. Il est de plus en plus question d’elle dans les journaux. Ma collection s’agrandit. Lorsque je tombe sur un autoportrait, je jubile et m’en repais.
Et puis l’année dernière, avec les enfants, nous allons à New York. Je me rends compte qu’arpentant les rues, je pense à elle à chaque moment, m’amuse à me photographier « à la manière de ». Je joue à elle. Vers la fin du séjour, au pied du pont de Brooklyn, nous tombons par hasard sur une librairie. Et là, pour la première fois, je découvre des livres entiers sur elle. Je ne décolle pas. Mais ils sont chers et ne sais pas choisir. Je photographie quelques pages (oui, c’est mal) pour ajouter quelques clichés à ma collection. Et puis Paris, janvier 2019, galerie Les Douches, rue Legouvé dans le 10e, je découvre pour la première fois ses photos grandeur nature… Et là, je m’achète un premier album : ses autoportraits. A chaque page, tandis qu’elle se cache dans un reflet de miroir ou de vitre, je m’abîme dans une contemplation que peu d’oeuvres d’art ont suscitée chez moi.
Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela? Eh bien parce que lorsque j’ai su que Gaëlle Josse avait écrit un texte sur Vivian Maier, j’ai eu peur de l’effet produit par cette fusion, c’était pour moi comme si deux géantes s’étaient donné rendez-vous. J’aime beaucoup beaucoup les romans de Gaëlle Josse, Une longue impatience m’a touchée au coeur et je n’oublierai jamais certaines scènes de ce texte.
Bref, deux grandes allaient se rencontrer… Qu’est-ce que tout cela allait produire ? Comment Gaëlle Josse allait-elle « s’emparer » de cette femme tellement étrange qu’est Vivian Maier ? Par quel « bout » allait-elle la prendre, en parler, NOUS en parler ? Comment s’approcher d’une femme qui demeure un mystère et sur laquelle les témoignages sont extrêmement divergents et très lacunaires ?
L’auteure a choisi de raconter la vie de Vivian Maier, son enfance pas particulièrement heureuse, des parents plutôt défaillants, un long séjour en France puis un retour aux États-Unis, New-York puis Chicago. Il est indiqué en anglais au début du livre : « this is a work of fiction ».
J’avoue que cette précision m’a troublée. Est-ce que pour autant je lisais un roman ? Le mot n’était écrit nulle part. Une biographie romancée ? Pourquoi ne pas choisir l’un ou l’autre ?
Si je connaissais certains pans de la vie de la photographe, son séjour en France demeurait pour moi un peu flou.
Certes, je comblais mes manques mais étrangement, au lieu de m’approcher de Vivian Maier, j’avais la pénible impression de m’éloigner d’elle, comme si toutes ces histoires de famille ne me parlaient pas vraiment de cette femme ; comme si elles étaient là pour remplir un vide, une incapacité fondamentale dans laquelle nous nous trouvons de dire qui Vivian Maier est vraiment.
J’avais envie de la retrouver adulte telle qu’elle est sur ses autoportraits, partir, pour aller vers elle, non de sa famille mais de son œuvre, de ses photos. Recentrer sur l’essentiel : son obsession, son travail. Or, il m’a semblé que le texte passait peut-être trop rapidement là-dessus : « elle travaille sa technique photographique » p 100, oui mais comment ?, que fait-elle précisément ?, note-t-on un changement important, une évolution particulière concernant son travail à ce moment précis ? Et si oui, lequel ? J’aurais eu envie que l’on explore davantage son art de photographe. Cela me manque. Sa vie, on commence à la connaître ; en revanche, j’aurais préféré que le regard de Gaëlle Josse s’attarde sur les photos de Vivian Maier, sur sa façon de voir le monde, les gens, les lieux, sur ses cadrages, ses autoportraits fragmentés (Comment Gaëlle Josse comprend-elle cette femme à l’aune de ce qu’elle a produit ? Quel sens l’auteure donne-t-elle à ces incroyables autoportraits tout en tension?) J’ai finalement eu le sentiment que le texte tournait autour de Vivian Maier sans jamais l’atteindre vraiment. Peut-être aurait-il fallu l’attaquer « de face » et non la contourner : les photos sont citées parfois, trop peu souvent. C’est là que j’attendais Gaëlle Josse, dans une espèce de face à face, yeux dans les yeux : je vais dire ce que je vois quand je TE vois. Je vais dire comment je t’imagine derrière ton Rolleiflex quand tu prends telle ou telle photo. Je vais dire comment je te devine sur les trottoirs, seule ou avec les mômes que tu gardes, avec ce monde autour de toi.
Peut-être même un « je » aurait-il été envisageable, l’auteure se plaçant dans le corps et l’esprit de cette femme. Un roman ? Oui, je crois que c’est ce que j’aurais aimé dans le fond et je pense aussi que c’est de cette façon que le talent de l’auteure se serait vraiment révélé. Parce que c’est vrai, si je n’ai pas trouvé Vivian Maier, j’ai un peu perdu Gaëlle Josse. Je ne la retrouve pas dans ce texte qui m’a semblé parfois un peu « scolaire ». L’auteure est comme bridée par ce récit biographique dans lequel elle n’est pas, qui la tient en dehors de ce qu’elle écrit. Et j’aurais voulu qu’elle soit dedans, que la collusion ait lieu entre l’auteure et son « personnage ». Tant pis si on est dans la fiction, tant pis si on se plante et qu’on passe un peu à côté d’une vérité à laquelle, de toute façon, on n’accédera jamais. Gaëlle Josse redonnant vie à Vivian. La langue de Gaëlle Josse incarnant le mystère Vivian Maier. Oui, finalement c’est ce que j’attendais… et sans doute cela m’a-t-il rendue moins réceptive au projet effectif de l’auteure. Promis, la prochaine fois, j’essaierai de ne pas écrire l’oeuvre à l’avance…

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Une écriture toujours aussi sensible

Fixer des mots sur le papier pour reconstituer la vie d’une femme comme on fixe un visage sur la pellicule n’est pas chose facile. A la différence d’un clic-clac, l’écriture demande un long travail de recherches puis d’écriture et quand celle-ci n’a laissé d’elle que des milliers de photos, il faut se glisser dans la peau de cette femme photographe, avoir son regard, imaginer ce que fut sa vie et tenter de comprendre qui elle était afin de comprendre son travail.
Il ne reste de Vivian Maier que des milliers de photos et de pellicules, entassées dans des cartons dans un garde-meubles, vendues aux enchères en 2007 et acquises pour 400 $ par John Maloof, agent immobilier. Elle n’a connu de son vivant que le travail de gouvernante chez de riches américains et profitait de l’anonymat offert par les sorties avec les enfants pour photographier les visages d’ inconnus dans les rues de New York ou Chicago ou son propre visage en reflet comme pour se convaincre de son existence.
Gaëlle Josse aime à partir d’un tableau dont un des personnages la touche, se glisser et imaginer, comme dans L’ombre de nos nuits, Les heures silencieuses, leurs vies, entrer dans leurs pensées et construire une histoire où l’imaginaire et la sensibilité de l’auteure fait merveille. Elle devient leur ombre, une sorte de témoin, confidente de leurs états d’âme, de leur vie.
Les visages. Je suis, comme Vivian Maier, fascinée, obsédée par les visages. Par ce qui s’y lit, ce qui s’y dérobe. Approcher un parcours de vie, un chemin, une histoire. Approcher le grain de peau, le battement du coeur, du sang, le souffle, la sincérité d’une expression, le surgissement d’une émotion, suivre le tracé d’une ride, d’un frémissement des lèvres, d’un battement de paupières. Saisir les conflits intérieurs qui s’y jouent, les passions qui y brûlent, les douleurs qui affleurent, entendre les mots qui ne seront pas dits. Accompagner quelques êtres qui courent vers leur destin et nous interrogent sur le nôtre. (p90)
Gaëlle Josse, comme vous et moi, à la vue d’un tableau, une photo, à l’écoute d’une musique, imagine la vie de ceux qui y figurent, qui l’ont créé.
Je la vois, passant ses journées sur le pont, curieuse de tout, soucieuse de fuir la cabine….. (page 46)
Née à New-York en 1926 mais ayant des racines maternelles dans les Hautes Alpes, Vivian Maier rejoint à 17 ans sa mère à New York puis, après quelques allers-retours entre la France et les Etats-Unis, elle s’installera à Chicago. Comme souvent, une rencontre sera déterminante dans sa vie : celle d’une amie de sa mère Jeanne Bertrand, photographe, qui lui offre son premier appareil.
Cette gouvernante/photographe possède tous les ingrédients pour construire un roman : une enfance sûrement marquée par le divorce de ses parents, son éloignement pendant son enfance puisqu’elle vivait en France et sa mère à New-York, sa séparation avec son frère Charles (Karl), un rapport aux hommes très distant peut-être dû à son père, un américain dévoyé, un sentiment d’insécurité, une vie de femme solitaire, démunie, mettant toute son énergie à fixer ses journées à travers les photos de son quotidien dans les rues des villes américaines sans autre but, semble-t-il, que de photographier, de saisir l’instant.
Son travail photographique accorde une large place aux femmes âgées. On ne photographie rien par hasard. Un artiste poursuite ce qui le hante, l’obsède, le traverse, le déchire. Rien d’autre. Vivian Maier est avant tout une artiste, même si elle n’en revendique rien. (p68)
Pourquoi telle oeuvre plutôt qu’une autre, tel visage plutôt qu’un autre, impossible de le dire, cela se passe entre l’oeuvre et vous, mais dans le cas de Vivian Maier, ce visage hermétique, inexpressif, laisse un champ des possibles immense.
Même si j’ai retrouvé avec plaisir l’écriture de Gaëlle Josse, sa sensibilité, je suis restée à distance de ce récit. Est-ce dû au fait qu’il ne reste de Vivian Maier que ses photos et pratiquement aucune information sur sa vie, mais la répétition des interrogations, des questions le plus souvent sans réponse donnait à l’ensemble un goût d’inachevé. J’ai eu le sentiment que l’auteure oscillait entre réalité et suppositions sans vraiment prendre un chemin définitif.
Pourquoi ne pas en faire un roman d’imagination totale, une fiction basée sur le peu de faits connus, sur les photos et imaginer ce que fut sa vie de cette nounou ou bien s’attarder sur une photo et en construire une divagation comme c’est si bien le faire l’auteure, plutôt qu’une énumération des événements connus de sa vie et de suppositions.
Par contre les dernières pages dans lesquelles Gaëlle Josse fait le parallèle entre son travail et celui de la photographe, sont sublimes et j’y retrouve toute la sensibilité de l’auteure :
Les visages. Je suis, comme Vivian Maier, fascinée, obsédée par les visages. Par ce qui s’y lit, ce qui s’y dérobe. Approcher un parcours de vie, un chemin, une histoire. Approcher le grain de peau, le battement du coeur, du sang, le souffle, la sincérité d’une expression, le surgissement d’une émotion, suivre le tracé d’une ride, d’un frémissement des lèvres, d’un battement de paupières. Saisir les conflits intérieurs qui s’y jouent, les passions qui y brûlent, les douleurs qui affleurent, entendre les mots qui ne seront pas dits. Accompagner quelques êtres qui courent vers leur destin et nous interrogent sur le nôtre. (p90)
Avant la sortie du livre, j’avais vu un documentaire sur l’exposition se déroulant jusqu’à la fin du mois de mars 2019 à la galerie Les Douches à Paris, qui m’avait interpellée sur la personnalité de cette femme qui n’avait pas pris, le plus souvent, la peine de développer ses pellicules, une manière peut-être, de vouloir rester dans l’ombre et pour qui comptait seulement l’instant fixé…

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coup de coeur nuit blanche

Vivian Mayer, un mystère.

Comme à chaque fois, lire un livre de Gaëlle Josse c’est se laisser emporter dans une écriture magnifique, elle a le don de sublimer son sujet, merci d’avoir mis en lumière le destin de Vivian Maier.

C’est une biographie-roman que l’auteure nous propose. Cela commence l’hiver 2008 à Chicago où une femme glisse et tombe sur une plaque de verglas. Elle vit dans le dénuement, dans la solitude. Elle décédera le 26/04/2009 à l’âge de 83 ans, sans famille. Mais qui était cette femme ? C’est ce qu’aimerait savoir John Maloof, un jeune agent immobilier qui a acquis d’elle en 2007 des cartons de photos et pellicules, le tout pour 400 dollars dans une vente aux enchères. Il espérait trouver des photos du quartier pour illustrer un livre mais ce sont des milliers de photos de visages qu’il a découverts.

Il sent qu’il détient quelque chose de rare et veut « révéler » « inventer » Vivian Maier, le nom inscrit au crayon sur une enveloppe.

Il va remuer ciel et terre, enquêter et retrouver et faire éclore l’oeuvre de l’artiste.

C’est sur cette énigme que Gaëlle Josse avec sa plume tout en pudeur, tout en délicatesse nous fait découvrir une femme bien particulière et remplie de mystère.

Vivian Maier , une femme franco-américaine avec une enfance et une filiation difficiles qui a choisi d’être nounou, qui sa vie durant n’a jamais quitté son appareil photo, c’était sa vie.

Une femme Libre, qui en pleine ségrégation raciale dans les années 50 photographiait des visages noirs, hispanos, des exclus, des marginaux, des abîmés, des fracassés de la vie. Elle ne pouvait s’empêcher de prendre des clichés, de collecter la vie autour d’elle, d’accumuler, développer et puis d’entasser chez un garde-meubles jusqu’à voir disparaître le sens de sa vie, faute de moyens pour les conserver.

Une femme libre avec une personnalité ambivalente, qui voyage, traverse l’atlantique à plusieurs reprises vers ses racines françaises. Une famille complexe où planent le mensonge et le mystère. Une femme qui dès qu’elle possède un peu d’argent plaque son travail de nurse pour voyager à travers le monde, pour le capturer avec sa petite boîte noire.

Une femme qui semble avoir peur des hommes ? Un choix ? Un besoin d’indépendance ?

Une femme dont on a des auto-portraits, dont l’oeuvre sera mise au monde et reconnue bien après son décès. Pourquoi ne pas avoir voulu montrer son travail de son vivant ? Par peur ? Par amour propre ? Par paranoïa ? Pourquoi tant de mensonges dans son entourage ? Par refus de l’échec ? Vivian Maier était pourtant consciente de son talent, elle en était fière. Encore un mystère !

De nombreuses questions dont Gaëlle Josse essaie de décoder et de découvrir la véritable personnalité de Vivian Mayer. Un livre qui m’a tenu en haleine . Comme souvent Gaëlle Josse s’inspire du monde artistique. Il faut dire que l’écriture est un art en soi et que de nombreux parallèles existent entre l’écriture et la photo.

Une autre question est soulevée également, celle du rêve américain et ce qui m’a particulièrement marqué est le rapport existant entre la solitude , le déchirement, les angoisses et l’équilibre mental de Vivian Maier, et la création. L’ignorance des oeuvres, des similitudes avec Camille Claudel ou Séraphine de Senlis.

J’ai adoré ce récit d’une femme à l’esprit libre et solidaire. Je remercie Net Galley , Notabilia pour leur confiance.

Ma note : coup de ♥

Les jolies phrases

Par cet oeil posé sur la vie, sur toutes ces histoires qui se dévoilent en un cliché, histoires urbaines, dans le mouvement, dans la matière compacte de la ville. Le terrible, le tendre, le drôle, l’insolite. Le vrai. Le presque rien qui révèle un destin.

Elle ne se séparait jamais de son appareil, elle photographiait comme elle respirait, comme si sa vie en dépendait. Une sorte de troisième oeil, ou de bouclier. Ou les deux à la fois.

Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus.

Le secret demeurera, car il touche au secret de l’être, à la façon unique pour chacun, de conduire ses jours, à ses contradictions, à ses blessures. Et le mystère forge une légende, car il nous faut donner un sens à ce qui nous échappe.

Le mystère demeurera, car il touche au secret de l’être, à la façon unique pour chacun, de conduire ses jours, à ses contradictions, ses blessures. Et le mystère forge une légende,car il nous faut donner un sens à ce qui nous échappe.

Elle n’est pas une nourrice qui prend des photos pour se distraire, mais une artiste qui se contente d’un travail alimentaire.

Photographier, c’est incorporer le sujet, symboliquement. Pour cette raison-là, et pour nulle autre, il n’y a pas de voyeurisme dans son travail, en dépit des scènes de disgrâce, de désespoir, d’abandon.

Le travail de Vivian Maier me renvoie, de façon frontale, impérieuse, à ce que je poursuis en écrivant. Faire passer un peu de lumière dans l’opacité des êtres, dans leur mystère, leur fragilité, dans leurs errances, et dire ce qu’on entrevoit, ce qu’on devine, ce qui se dérobe. Assemblage unique, pour chacun, de chair et de rêves. Au détour d’une phrase, parfois, surgit notre nudité. Qui va nous faire face dans le miroir ? Quels anges déchus et quelles enfances oubliées ?

Retrouvez Nathalie sur son blog 

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coup de coeur

Brillant, solaire, « Une femme en contre-jour » de Gaëlle Josse est d’une maturité inouïe. Il ne laisse rien au hasard. Son exhaustivité est une chance. Vivian Maier était un mystère pour son entourage. Une femme battante, solitaire et triste. D’une aura riche de cette intériorité allouée aux artistes en déni. Elle ne savait pas, elle ne s’écoutait pas, elle était pourtant tel un fleuve gonflé de trésors. Sa vie était à l’instar de ce Passe-Muraille franchissant en transparence la vie pour mieux appréhender son puits intérieur en puisant ses forces créatrices dans l’invisible et l’impalpable pour les autres. Elle seule connaissait ce chemin que les artistes égarés perçoivent au ciel de leur regard. Sa vie a été un courant d’air glacé sur les épaules. Et pourtant ! Cette lumineuse femme savait la justesse des évènements à figer. Elle photographiait à en perdre la raison, l’instantané, l’injuste, la pauvreté, la faim, l’indifférence, le déraisonnable, les cris, les larmes, la perte, l’effroi, le gris et le troué des vêtements d’enfants. Féministe avant l’heure, elle était l’Hermite en son propre cœur. Elle cachait son art comme s’il était de trop pour les autres. Dérangeant et annonciateur d’un refoulement certain. Sa vie était une chevelure emmêlée. Pas d’amour, pas de gaité, le néant à perte de vue. Vivian Maier française a vécu durant sa vie en Amérique. L’ubiquité inspirante, elle revenait vers ses racines françaises en quête de sève. Jamais son regard ne plongera dans les entrailles de sa terre originelle. Sa famille française refoulant cette hôte passagère et indésirable car trop secrète. Cette manichéenne Vivian Maier à l’arbre généalogique torturé poussait du pied la vie et l’hédonisme. A contrario, elle était dans cette ligne d’un Bovarysme où la photographie était la caricature de sa vie même. Le voulait-elle ? Etre l’image ? Libre jusqu’à en perdre le souffle. Le gris de sa vie collé sur les chaussures boueuses d’enfants affamés qu’elle voulait à jamais dans le sceau de sa mémoire, instantanés figés. Elle photographiait le monde, la vie, le magnifique noyé et le glas résonnant contre les rochers de ses propres turbulences. Elle était digne, pauvre, démunie de cette richesse contemporaine et pourtant ses cartons emplit d’images criantes et assoiffées étaient merveilles et résurrection. Séraphine, Camille Claudel à fleur de peau dans un double annonciateur de folie. Vivian Maier gouvernante et dame des Lumières. Fouillant les poubelles au sombre de ses jours. La nuit, ombre sournoise creusait ses rides, en sillages lugubres et irrévocables. Il aura fallu la ténacité de John Maloof pour lever le voile sur les clichés de Vivian Maier. Donner naissance à cette artiste cette quasi-mystique et redonner à son art l’expression dont elle voulait l’écho sur le toit du monde. Cette biographie subrepticement romancée est une rencontre fabuleuse avec Vivian Maier. Gaëlle Josse a su capturer l’instant de grâce et offre la puissance et la majesté d’une photographie inoubliable. Le portrait de Vivian Maier en contre-jour.

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