D'après une histoire vraie
Delphine de Vigan

Le Livre de Poche
août 2015
384 p.  7,90 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
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coup de coeur

Où s’arrête l’amitié et où commence l’emprise ?

Dans une écriture ample, souple, chaleureuse, qui happe si bien qu’on lui passe les longueurs (il y en a certaines au début), Delphine de Vigan raconte la naissance et l’évolution d’une relation quasi exclusive, un récit aux allures de thriller psychologique. Ce faisant, elle raconte aussi une histoire de l’écriture de soi et interroge la fiction. C’est forcément passionnant. Car si l’écriture est une arme, s’agit-il d’une arme d’attaque ou d’une arme de défense ? Et l’écrivain a-t-il seulement le choix ? Mais que faire des réactions des lecteurs, quand les sujets traités sont personnels et rejaillissent inévitablement sur les proches de l’auteur ? Que faire dans la mesure où « les gens croient ce qui est imprimé » ? « D’après une histoire vraie » a-t-il écrit d’après une histoire vraie ? La réponse n’a finalement pas tant d’importance. « L’écriture est un sport de combat. », et le match auquel le lecteur assiste au long de ces presque 500 pages est de haute tenue, efficace et palpitant. A l’écrivain-lecteur, il laisse cependant cette entêtante et éternelle question : faut-il nécessairement en découdre avec le réel ? Retrouver Sophie Adriansen sur son blog

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« Le lecteur était capable de ça : y croire tout en sachant que cela n’existait pas. »

« … la fameuse phrase de Jules Renard (« dès qu’une vérité dépasse cinq lignes, c’est du roman »)… » De temps en temps se distingue au-delà du brouhaha autour d’un livre quelque chose d’impérieux; on ne veut surtout pas en savoir trop, jamais entrer dans les détails, de peur de voir s’éteindre cette pâle étincelle imprécise qui amorce, de loin, le début d’une éventuelle envie. La presse en parle (toute la presse), les blogs commencent à le décortiquer, on sent qu’il y a là, possiblement, un roman pour soi. Alors on cède, on entre dans une librairie, on le tient entre ses mains, on l’ouvre. Vite, vite, avant qu’à force de l’avoir vu partout on ait l’impression (fausse, toujours fausse) de le connaître sans l’avoir lu. Vite, vite, avant qu’il ait perdu son aura de mystère. La première page est là, on est calme, on a un peu peur, on pense « ne me déçois pas », on plonge. Et on en ressort quelques heures plus tard, ravi. Delphine de Vigan a réussi l’improbable. Le roman limpide, dont chaque phrase s’agence parfaitement avec la précédente et la suivante, dont le déroulement happe son lecteur sans qu’il ait envie de bouger d’un cil, elle établit avec lui une connivence, elle le récompense d’une astérisque finale qui le fera immanquablement sourire. La nuit suivante, dans son lit, le lecteur se dira c’était joyeux, tout ça, on s’est bien amusé Delphine, on a senti que vous aussi en l’écrivant, beaucoup, mais vos mots ont porté plus loin, ce que vous avez dit de la fiction, des cheveux hirsutes, de ces sentiments indicibles de gêne et de maladresse, de ces journées sans mettre le nez dehors, de ce temps qui s’échappe sans que l’on comprenne où et comment, toutes ces petites et grandes choses qui se tiennent sous votre intrigue (à laquelle on s’est soumis de grand coeur), tout ça s’est logé quelque part en nous et fermente. Ca donne des idées, des envies, ça ouvre vers autre chose. On s’est bien amusé, mais pas seulement. C’était plus, c’était fort. C’était vraiment, vraiment, BIEN.

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coup de coeur

Roman vrai ou vrai roman ?

Delphine, la narratrice dont le prénom est pour le moins évocateur, subit le phénomène de la page blanche suite au très grand succès qu’a rencontré son précédent livre. Alors qu’elle s’enfonce petit à petit dans la dépression et cherche un nouveau projet à entreprendre, elle rencontre L. lors d’une soirée bien arrosée. Elle incarne tout ce que Delphine aimerait être : légèreté, élégance, confiance en soi… Elle devient rapidement une amie proche. Trop proche ? L. va tisser sa toile autour de Delphine, l’enfermant dans une relation amicale fusionnelle et interdépendante, qui va la rendre vulnérable. Devenue graphophobe, paralysée à l’idée de se mettre devant son ordinateur pour écrire, l’auteur laisse L. s’insinuer dans sa vie. Cela commence par l’écriture d’une préface, puis répondre à quelques mails, et peu à peu, L. isole complètement Delphine de ses amis et va même jusqu’à prendre sa place lors d’une rencontre scolaire, pour le plus grand bonheur de cette dernière qui peine à retrouver l’inspiration.

Mais qui domine vraiment ? À mesure que l’on progresse dans la lecture, et que la mystérieuse L. nous apparaît de plus en plus antipathique et inquiétante, on réalise que les rôles s’inversent. L. existe-t-elle vraiment ou est-elle simplement un double fantasmé de l’auteur ?

Empruntant les codes du thriller, Delphine de Vigan signe un roman aux frontières floues qui se détermine comme l’« Après » de « Rien ne s’oppose à la nuit », ouvrage très personnel sur les rapports entre l’auteur et sa mère bipolaire. Que peut-on écrire après « ça » ? Telle est la question que Delphine de Vigan se voit poser sans relâche par les journalistes et les lecteurs assoiffés de «Vrai».

« D’après une histoire vraie » joue justement avec la curiosité du lecteur. Le compagnon de la narratrice est critique littéraire, s’appelle François ; son éditrice s’appelle Karina… Troublantes coïncidences. Un récit sur le fil, entre le réel et la fiction, qui porte une réelle réflexion sur la place du «Vrai» dans la littérature. Car si L. exhorte Delphine à écrire un roman vrai, ce roman « fantôme » en filigrane de l’autre pour répondre à ses lecteurs, l’auteur soutient une toute autre théorie : celle de la sincérité et de l’effet de réel. Une petite pique contre la mode de l’autofiction ?
Dans tous les cas, on se laisse tenir par la main et guider par cette écriture de l’intimité avec plaisir. Pas d’atermoiements ni de nombrilisme chez Delphine de Vigan. Manipulation, tension, suspens. Un roman brillant qui amène à repenser la littérature.

Mais que va-t-elle bien pouvoir écrire après « ça » ?

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coup de coeur

La création littéraire façon thriller

« Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire » explique la narratrice Delphine. Après le succès de son livre autobiographique, comme l’était le magnifique « Rien ne s’oppose à la nuit », Delphine vit une véritable traversée du désert. La médiatisation, les multiples sollicitations, le succès l’ont fragilisée et ont rouvert une faille. Delphine, la maladroite, la timide qui faisait tapisserie dans les soirées et qui s’effondrait dès qu’il fallait prendre la parole en public est de retour. Heureusement, dans ce chaos, une main se tend, celle de L.

L.est tout ce que Delphine rêve d’être, sûre d’elle, bien apprêtée, confiante. Peu à peu L. et Delphine deviennent amies. Et l’amitié se transforme en emprise, le lien en dépendance. Quand Delphine s’enfonce, fragilisée par des lettres anonymes insultantes, L. est là. Quand Delphine est saisie d’une phobie de l’écrit au point de ne plus pouvoir rendre les multiples textes qu’on lui demande mais aussi d’être incapable de gérer son courrier administratif ou de répondre aux mails de ses amis, L. prend tout en charge, écrivant une préface à une édition de Maupassant et traitant tout le courrier en retard. L. se mêle aussi de littérature et entreprend de convaincre Delphine d’arrêter la fiction et de n’écrire que des histoires vraies, inspirées de sa propre expérience. « L’écriture doit être une recherche de vérité, sinon elle n’est rien » déclare L. péremptoire. Les théories de L. déstabilisent Delphine qui perd confiance et abandonne chaque manuscrit qu’elle commence. Loin d’être l’amie attentionnée dont tout le monde rêve, l’influence de L. tue Delphine à petit feu. Que veut L. jusqu’où va-t-elle aller et finalement qui est-elle ? Le lecteur tourne les pages pour tenter de percer le mystère. Le personnage de Delphine, émouvante dans ses failles autant que celui de L. font l’intérêt de ce roman qui maintient en permanence l’ambiguïté sur ce qui est écrit.

La couverture d’ailleurs condense toute cette ambiguïté qui va ensuite se déployer sur près de 500 pages: le titre « D’après une histoire vraie » évoque une autofiction, (mais faut-il le prendre au premier degré ou bien est-ce ironique ?) tandis qu’un petit mot placé juste en dessous « roman » sème déjà le trouble. Tout au long du livre on ne saura jamais quel rapport ce qui est narré entretient avec le vrai. Le début s’inscrit clairement dans l’autofiction : la narratrice, Delphine (comme l’auteur) parle à la première personne, elle vient d’écrire un livre à succès, son compagnon, journaliste littéraire, se nomme François (François Busnel), bref les « effets de réel »sont nombreux. Mais jusque la fin le doute plane, et si L. était une créature inventée, une réponse à tous ceux qui veulent du « vrai » qu’il n’y a rien de plus réel qu’une fiction bien construite et bien menée ? Finalement que ce soit vrai ou pas, ce qui est sûr c’est qu’on ne lâche pas ce livre qui réussit à incarner le débat littéraire sur le vrai et la fiction. C’est là le tour de force qu’a réussi Delphine de Vigan : rendre une querelle d’esthétique littéraire aussi palpitante qu’un thriller.

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coup de coeur

Rien ne s’oppose à la fiction

Nous sommes nombreux à avoir aimé les précédents romans de Delphine de Vigan, plus nombreux encore à avoir été touchés, bouleversés, par Rien ne s’oppose à la nuit. Ce qu’elle y racontait, tout ce qu’elle mettait d’elle, s’est frayé un chemin pour s’insinuer au plus intime de nos émotions. Comme bien d’autres lecteurs, en découvrant le portrait de cette famille et en lisant les mots relatant la mort de sa mère, j’ai ressenti une profonde empathie avec l’auteur. Contrairement à certains, je ne me suis jamais sentie gênée par cette forme d’exposition ; j’ai partagé des sentiments, des douleurs et des joies. C’était d’une telle intensité…
Alors, évidemment, on s’interroge : que peut-on bien écrire après ça ?
Combien de fois Delphine de Vigan a-t-elle été sommée de répondre à cette question ?

Elle a mis quatre ans à nous livrer sa réponse.
Honnêtement, ça valait le coup d’attendre.

Elle nous raconte la suite. L’après. Par le titre, elle nous prévient d’emblée : comme vous l’attendez et dans le prolongement de ce que vous avez lu précédemment, je continue à lever le voile sur moi.
Nous retrouvons Delphine non pas après la mort de Lucile, où elle nous avait laissés, mais quelques mois après la parution de son livre. On la suit au Salon du livre de Paris, dédicaçant des heures durant, on perçoit sa difficulté croissante à faire face à la demande pressante de ses lecteurs: est-ce que tout ce que vous racontez est vrai ? Et puis on devine le vertige, face à un tel succès, auquel elle ne s’attendait pas. Elle dit les rencontres, elle évoque les multiples courriers, les manifestations de sympathie, les témoignages de reconnaissance… Quel écrivain n’a pas rêvé de connaître ce moment où ses mots touchent droit au coeur du lecteur ? Ce sentiment mêlé de plénitude, d’exultation, de reconnaissance, de parfaite connivence – vous voyez ce que je veux dire ! – qu’il a sans doute connu lui-même, en tant que lecteur, ne souhaite-t-il pas être capable de le susciter à son tour ? De même que le lecteur, lorsqu’il s’empare d’un roman, espère LA rencontre, l’écrivain n’attend-il pas plus ou moins consciemment LE lecteur qui lui dira «votre livre m’a touché plus que je ne saurais le dire» ?
Et bien, la narratrice du livre qui nous occupe fait cette rencontre : L. a lu tous les textes de Delphine, elle connaît tout de sa vie. L. ne veut qu’une chose : s’approcher au plus près de celle qui lui a tendu un miroir. L. veut investir la vie de Delphine comme Delphine a investi la sienne. La complicité s’installe au point que la relation finit par devenir troublante…
Ce que nous raconte Delphine nous apparaît tout d’abord parfaitement vraisemblable. Comme un éditeur le lui avait recommandé, elle multiplie les «effets de réel» pour nous assurer que nous sommes bien dans la réalité : cela évitera qu’on lui pose la question. De notre côté, on se reconnaîtrait presque dans L., dans l’admiration qu’elle porte à cet auteur. Mais L. finit par apparaître inquiétante, dangereuse même. On tremble pour Delphine de Vigan d’avoir connu une telle emprise. Puis on éprouve peu à peu un malaise ; on se dit que si ce n’était une histoire vraie, on ne pourrait croire à de telles coïncidences et à de tels agissements. Sans que l’on s’en rende vraiment compte, on glisse progressivement vers un univers oppressant, presque surnaturel. Delphine accumule de plus en plus de signes visant à nous le faire admettre : ce que je lis n’est pas la réalité.
Où le fil s’est-il coupé ? Quand l’auteur a-t-il rompu le pacte ? A quel moment avons-nous cessé d’y croire ? Et nous, lecteurs, avons-nous eu envie de fermer rageusement le livre en ayant le sentiment d’avoir été berné ? Pas le moins du monde en ce qui me concerne, moi qui l’ai lu d’une traite et me suis régalée – on ne se refait pas – de ce jeu très habilement construit et de cette réflexion sur la littérature.

Dans ce livre, Delphine de Vigan s’est emparée du réel pour le distordre. Elle a posé des règles, puis s’est amusée à les enfreindre pour insinuer le doute en son lecteur. Petit à petit, on établit une distinction entre l’auteur et la narratrice pour ne plus s’intéresser qu’au personnage et à la résolution de l’intrigue. Et goûter le texte, simplement.
Ce qui intéresse Delphine de Vigan – l’écrivain -, c’est de toute évidence la question de la littérature, de la nature de la relation que celle-ci entretient avec le réel, de ce qu’est la fiction.
«Vous n’avez eu de cesse de me demander si tout ce que je racontais était vrai», semble-t-elle nous dire.
La réponse, brillante, est entre nos mains.
Où s’arrête la réalité, où commence la fiction ? Est-il si important de le savoir ?
Laissons l’auteur conserver jalousement son secret…

Retrouvez Delphine Olympe sur son blog 

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