r  e  n  c  o  n  t  r  e   a  v  e  c
Lee Child

« Je préfèrerais le chien de Macron à Boris Johnson »

Trois ans et demi après le référendum qui a ouvert la voix au Brexit, Lee Child croit plus que jamais à l’amitié entre Britanniques et Européens. Pour le dire haut et fort, le créateur du personnage de Jack Reacher, qui vit entre New York, la Provence et Londres, s’est lancé dans une tournée littéraire inédite avec trois amis romanciers partageant ses convictions. En l’espace d’une semaine, Jojo Moyes, Kate Mosse, Ken Follett et lui sont allés à la rencontre de leur public à Milan, Madrid, Berlin et Paris afin d’exprimer leur attachement à cette Union qu’une moitié environ de leurs concitoyens ont dit vouloir quitter. Une démarche qu’il explique à Onlalu.

Qui a eu l’idée de ce « Friendship Tour » ?
Ken Follett m’a présenté l’idée lors d’un déjeuner à New York en janvier dernier. J’ai dit oui tout de suite. Aucun d’entre nous ne pouvait être contre, il a juste fallu coordonner nos agendas. Nous n’avons pas de réel pouvoir, mais nous avons un poids en tant qu’auteurs, et nous voulons faire passer un message à nos lecteurs : quoi que vous lisiez ou entendiez dans les médias ou dans les discours politiques, sachez que la moitié des Britanniques rejette le Brexit. Et que nous voulons rester vos amis.

Dès le début, c’est ce message que vous avez voulu porter ?
Le Brexit est un choix politique stupide et en grande partie émotionnel. Des gens ont été excités par cette animosité envers l’Europe. C’est un aspect triste de notre vie politique, toxique même : voter contre ce qu’on déteste. La cause en est cette vague populiste qui rejette partout les experts et les élites. Et plus on en parle, plus on les renforce. Là, nous venons rappeler que tout le monde au Royaume-Uni ne pense pas comme cela.

Entre la date du 31 octobre, où le Brexit n’a pas pu être déclenché, et celle du 12 décembre, où les élections législatives pourraient le relancer, votre tournée est tombée dans un moment de flou…
La situation est bizarre, elle me fait penser à un couple qui se serait disputé et finirait par divorcer alors qu’il ne le désirait pas vraiment. Mais ce n’est rien. Ce qui compte, c’est que face au changement le plus important depuis la fin de la Guerre, nous sommes confrontés à deux partis politiques d’une égale incompétence. Or, en théorie, on pourrait tout arrêter si, par exemple, les Libéraux-Démocrates l’emportaient dans les urnes le 12 décembre et pouvaient gouverner. Je suis même certain qu’un nouveau référendum donnerait une majorité au « Remain ».

Pourquoi vous soucier de l’Europe alors que vous vivez le plus souvent aux Etats-Unis ?
Je suis né en Angleterre, mon horizon s’est élargi de ma ville natale à mon pays natal, puis mon accès au monde m’est venu par l‘Europe. Je me sens citoyen européen plus que britannique. Je préfèrerais être gouverné par le plus ennuyeux des responsables politiques belges, français ou néerlandais plutôt que par Boris Johnson. Je préfèrerais le chien de Macron à Boris Johnson. En France, on critique votre système éducatif fondé sur les grandes écoles mais c’est toujours mieux qu’un système basé sur l’appartenance de classe, avec un chef du gouvernement et plusieurs ministres sortis du même collège d’Eton, prestigieux mais mauvais.

Que dirait votre héros, Jack Reacher, de tout cela ?
Il se sentirait très concerné car sa mère est française et son père a servi dans les forces américaines basées en Allemagne. Jack Reacher est américain mais les Etats-Unis vivent une situation similaire avec un président issu lui aussi d’un mouvement de colère et qui tourne lui aussi le dos à l’Europe. Une politique américaine normale doit reposer sur la proximité avec les Européens, née d’une longue histoire commune. La proximité naturelle est même plus grande qu’avec les Britanniques. Et ceux qui croient à des accords commerciaux favorables au Royaume-Uni en cas de Brexit se font des illusions, les Américains sont intransigeants en affaires et rafleraient tout ce qu’ils peuvent. Après la Guerre, ils n’ont rien donné à l’Angleterre, ils ont prêté et il a fallu rembourser.

Vous avez l’intention de devenir citoyen irlandais ?
Mon père étant né en Irlande, j’y ai automatiquement droit. Il me suffit de remplir le formulaire, de fournir une photo et de régler les frais de dossier. C’est une chance que tout le monde n’a pas, beaucoup en font la demande et la voient refusée, mais pourquoi m’en priver ? J’ai une maison en Provence, je m’y suis fait des amis,  je veux pouvoir y venir quand je le souhaite sans formalités. J’aurai donc trois passeports, avec le britannique et l’américain, et c’est vers cela qu’on devrait tous aller.

Est-ce que cette perspective d’un Brexit affecte votre travail d’écrivain ?
Depuis trois ans, entre Trump et le Brexit, on vit dans une folie générale. On aurait eu la même folie si la question du référendum avait porté sur autre chose. Si on avait sondé les Britanniques sur la peine de mort, ils auraient manifesté leur colère en la rétablissant. Le résultat est que cette folie donne aux romanciers l’envie d’écrire plus intensément et aux lecteurs celle de s’évader plus intensément. Les auteurs écrivent mieux, les lecteurs lisent mieux. La fiction n’a jamais été meilleure que ces trois années. Je le vois en lisant les livres dont on parle et ceux de mes amis. On s’attend à ce qu’ils soient dans la moyenne, ils sont tous au-dessus. Les gens en ont marre du vrai monde, ils veulent s’en échapper, et la fiction traverse un âge d’or.

Propos recueillis par Philippe Lemaire

Lire notre précédente interview « Dr. Reacher et Mister Child »
Lire notre critique de « Bienvenue à Mother’s rest »

 
 
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