Soumission
Michel Houellebecq

Editions 84

320 p.  8,40 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
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Houellebecq or not Houellebecq

 

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dessin de Cabu publié en 2013 dans Charlie Hebdo. © les échappés

 

Certains crient au chef d’œuvre, d’autres au scandale: une fois de plus, Michel Houellebecq se retrouve au centre de l’attention et alimente une de ces polémiques qui va monopoliser les rubriques littéraires pendant quelques jours. Tout dépend de la manière dont on envisage ce livre: est-ce l’œuvre d’un islamophobe peignant Mahomet sur la muraille pour effrayer les foules, ou le récit d’un écrivain doué qui pratique la dérision et surtout l’autodérision comme il respire ? Je pencherais pour la deuxième hypothèse. Et le seul qui devrait vraiment s’indigner dans cette affaire, c’est François Bayrou qui, pèlerine de Justin Bridou au vent, est considéré comme « irremplaçable parce que parfaitement stupide ».

L’intrigue est à la fois simple et effrayante: François Hollande a accompli mollement ses deux mandats, et lors de l’élection présidentielle de 2022, la France, coincée entre deux extrémismes, doit choisir entre la peste et le choléra: le Front National et la Fraternité musulmane. C’est ce dernier parti qui l’emporte et, sponsorisé par les petrodollars, le pays se transforme peu à peu en monarchie islamique. Les femmes s’évaporent du monde professionnel, les universités privées n’acceptent que des professeurs convertis à l’islam, et chacun d’eux verra son salaire augmenter sensiblement pour pouvoir entretenir les deux ou trois (voire plus) femmes auxquelles la polygmamie lui donne droit.

Le narrateur, François, 44 ans, perdu dans un désert affectif que l’on ne souhaiterait à personne, est professeur de littérature, spécialisé dans le roman réaliste. Mis à la retraite très anticipée par le nouveau directeur de la Sorbonne, il sombre dans une grosse déprime, tente des escort girls avec des résultats plus ou moins performants, songe un instant à se suicider, avant de se rendre à l’abbaye de Ligugé où Huysmans, l’un de ses écrivains fétiche a retrouvé la foi. Il espère que ce sera contagieux. Bref, après quelques errances, il sera contacté d’une part par les éditions Gallimard pour diriger La Pléiade sur Huysmans, et d’autre part par le nouveau directeur de l’Université, désireux de le réembaucher. Une manière comme une autre de fuir sa solitude, puisque le poste s’accompagne de plusieurs épouses fournies par le rectorat !

Il est certain que ce roman n’est pas à la gloire de l’Islam. Mais pas plus qu’il ne l’est à celle du catholicisme, de la gauche, de la droite, ni à celle des hommes en général et du narrateur en particulier, personnage pathétique, sorte de « Droopy littéraire » comme l’a qualifié Alain Finkielkraut dans « Le Journal du Dimanche ». Alors que ce dernier voit dans les présages de Houellebecq « un avenir qui n’est pas certain mais plausible », il me semble qu’il s’agit davantage d’une farce que d’une prémonition. Et il faut l’espérer car cette vision d’un avenir forcément totalitaire –soit Marine Le Pen sauveuse d’une France rance, soit « Le parti Musulman » qui régente tout de nos vies- est à désespérer. Farce de mauvais goût, géniale, insupportable ? Farce littéraire sans aucun doute, écrite dans cette langue simple, très classique, au service d’associations d’idées désopilantes et de cette distance narquoise devenue la marque de fabrique de l’écrivain.  

Et si on laissait de côté la polémique pour répondre à des questions simples ? Faut-il lire « Soumission » ? Oui, c’est inattendu et souvent très drôle. S’agit-il d’un chef d’œuvre ? Certainement pas. Et ce serait dommage que tout le ramdam qui s’annonce entre les « pro » et les « anti » éclipse les autres livres de la rentrée.

 

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Pataugeoire

Curieux destin pour un roman : « Soumission », le dernier livre de Michel Houellebecq, s’est retrouvé sous les feux des médias bien avant sa sortie, puis a été cité par le Premier ministre en personne. C’était à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo, et c’est justement pour réfuter les thèses dont il est porteur que Manuel Valls a évoqué le dernier Houellebecq.

Car que raconte « Soumission » ? En 2022, les musulmans sont aux commandes et imposent des lois dictées par la religion jusque dans la Sorbonne. Et, « parvenue à un degré de décomposition répugnant », l’Europe occidentale n’est « plus en état de se sauver elle-même », quand la gauche est, bien entendu, « tétanisée par son antiracisme ». Vieille lune que celle-là, reprise donc dans un roman par un ex-Goncourt.

Il est difficile en fait de lister tout ce qui est écœurant dans ce livre, mais on peut essayer. Chez Houellebecq, les musulmans de France sont représentés comme une entité, une population où tous les hommes et toutes les femmes ont tous les mêmes objectifs, la même façon de vivre et de penser. Le fait que cela ne corresponde à aucune réalité, ainsi que l’ont montré d’innombrables réactions après l’attentat contre Charlie Hebdo, n’a absolument pas d’importance. Et bien entendu leur chef de file est un malin, roublard et manipulateur qui, vous allez voir ce que vous allez voir, va enfumer tout le monde. Les amis du narrateur, qui dans leur jeunesse ont fait partie des identitaires, gardent en revanche un souvenir amusé de ces groupuscules d’extrême droite. L’un d’eux va jusqu’à expliquer : « Nous n’étions ni racistes, ni fascistes –enfin si, pour être tout à fait honnête, certains identitaires n’en étaient pas très loin ; mais moi en aucun cas, jamais ». Un personnage qui résume à lui seul toute l’épouvantable ambiance de ce texte.

D’autres vieilles lunes se trouvent également recyclées ici. Par exemple, des émeutes éclatent un peu partout dans les villes de province mais les médias n’en parlent pas car c’est bien connu : on nous cache tout, on nous dit rien. Et le pire lieu commun, parmi cet entassement, est bien celui, insidieux, qui constitue le socle même du roman. La laïcité n’existe pas, car on a tous forcément besoin d’une religion, d’un dieu. Voilà pourquoi le narrateur, après avoir songé au catholicisme, se tourne vers l’islam, plus porteur.

Ici, tout l’art de Houellebecq réside dans sa prudence dans l’insulte, sa distillation de thèses nocives à l’intérieur de la description d’un quotidien atone, sa capacité à dire des énormités avec une innocence feinte, et surtout à faire en sorte de ne pas les endosser.

Particulièrement malin ? Ce n’est pas le narrateur, à la fois lâche et candide, de son propre aveu très peu politisé, ce n’est pas lui qui nous décrit la France de 2022 et les manigances politiciennes qui conduisent le parti de la Fraternité musulmane à la présidence. Ce sont d’autres personnages qui expliquent la situation et notamment un ami, ancien ponte des services secrets. Dans ce livre il est censé être celui qui sait, et le romancier ne craint pas de nous infliger ses interminables, sentencieuses et pourtant absurdes analyses.

On vous les épargne comme on vous épargne l’évocation nostalgique de Charles Martel, celui qui arrêta les Arabes à Poitier. Un si joli village français aujourd’hui porte son nom, mais malheureusement l’église a été détruite, et oui les traces de la chrétienté disparaissent, ainsi va le monde.

Alors bien entendu, on peut arguer que tout ceci n’est qu’un roman, une farce. Et après ? Depuis quand le rôle du roman serait-t-il d’illustrer les pires courants politiques d’une société ? Depuis quand écrire de la fiction autoriserait-il un auteur à dire n’importe quoi ? A stigmatiser allègrement des individus, une religion, toute une partie de la population ? D’ailleurs l’argument ne tient pas puisque Houellebecq a affirmé dans les médias que ce qu’il raconte est, à ses yeux, tout à fait plausible. Il avait aussi prétendu il y a quelques années que l’islam est « la religion la plus conne ». On attend le prochain plan com.

Cela dit, puisqu’il s’agit d’un roman, jugeons ce texte à l’aune de sa valeur littéraire. Autant le dire tout de suite, elle est proche de zéro. Ce nouveau Houellebecq est un livre ennuyeux, interminable où l’on cherche, dans ces pages sans fin où le narrateur écoute des théories fumeuses sur les négociations secrètes entre l’UMP, le FN, le PS, on cherche en vain un quelconque plaisir de lecture. Certes, on tombe parfois sur quelques traits de cet humour pince-sans-rire qui faisait sans doute le sel des premiers Houellebecq, mais ils ne relèvent pas l’ensemble, cette pataugeoire de 300 pages.

Car au fond, qu’est-ce que ce livre ? La réponse est dans le livre lui-même et dans la référence, constante, à Huysmans, l’écrivain fin de siècle auquel le narrateur a consacré une thèse : « Ç’aurait été une erreur d’accorder trop d’importance aux « débauches » et aux « noces » complaisamment évoquées par Huysmans, il y avait surtout là un tic naturaliste, un cliché d’époque, lié aussi à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive à un plan de carrière ».

Mais aussi, à propos d’  « A rebours », œuvre phare de Huysmans : « Comment, lorsqu’on a écrit un livre d’une originalité aussi puissante, qui demeure inouï dans la littérature universelle, comment peut-on continuer à écrire ? La première réponse qui vient à l’esprit est bien sûr : avec la plus extrême difficulté. […] « En rade », qui suit « A rebours », est un livre décevant, il ne pouvait en être autrement, […] on sent bien que ce ne sont pas seulement les personnages qui sont en rade lors de leur désolant séjour à la campagne, mais aussi Huysmans lui-même ».

Houellebecq, écrivain fin de siècle. « Extension du domaine de la lutte » (1994) et « Les particules élémentaires » (1998), étaient deux textes déjà politiquement contestés, mais dont on pouvait estimer qu’ils apportaient un ton nouveau dans la littérature française. Depuis, on ne peut que regarder leur auteur s’enliser lamentablement, et ne tenir plus que grâce à des plans com.

PS : Oui je sais, on n’a pas parlé de la place des femmes dans ce texte, interchangeables si elles connaissent l’art de la fellation, jetables après quarante ans. Non, on n’en parlera pas.

Sylvie Tanette

« Soumission » suscite sinon la polémique, au moins le débat. Voici ce que les uns ou les autres en ont pensé:

La critique de Nathalie Crom et la lecture d’un extrait par Fabiennne Busaglia sur Télérama
« Extension du domaine de l’Islam » par Bernard Pivot dans le JDD
Toujours dans le JDD l’interview d’Alain Finkielkraut
« Big brother revu par Guignol » de Jérôme Dupuis dans l’Express
« Cachez ces fesses, Michel Houellebecq » de Oriane Jeancourt-Galignani dans Transfuge
« Puissant et effrayant » Olivia de Lamberterie dans ELLE
« Houellebecq, subversif et irresponsable comme jamais » Pierre Assouline sur la République des livres
La chronique de Bernard Lehut sur RTL
« Houellebecq, écrivain » de Bernard-Henri Lévy dans la règle du jeu

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 Les internautes l'ont lu

Pourquoi il faut lire Houellebecq…

Il faut être gonflé – beaucoup le sont, apparemment – pour faire la critique d’un livre avant de l’avoir lu… Je ne m’y risquerai donc pas. Mais, j’aimerais simplement souligner que Houellebecq n’est pas Zemmour et que la lecture de ses livres est toujours une expérience enrichissante. Ce n’est pas que le personnage soit spontanément sympathique ou que la luminosité de sa pensée vous transcende et fasse que vous vous sentiez « plus intelligent ». Non, l’intérêt n’est pas là. L’intérêt réside dans le regard entomologique qu’il porte sur la société et ses semblables (qu’il considère sans doute comme bien peu « semblables » à lui…), regard souvent perçu comme cynique, mais à tort car il s’agit bien plus pour lui d’un sentiment ressenti d’étrangeté, de distance, peu chaleureux certes mais tellement acéré. Ses descriptions, par exemple, du corps vieillissant (et pour lui, la « guenille » vieillit très jeune!) nous renvoient à notre condition animale, à notre statut de grands singes, et ce n’est pas sans heurter bien des consciences, croyantes ou « humanistes », qui se passeraient bien de ce rappel-là ! C’est aussi un observateur analytique de nos comportements, de nos personnages et de nos institutions dont la radiographie par ses soins, pour n’être bien sûr pas toujours pertinente, donne toujours cependant matière à réflexion sur nos certitudes du moment. Bien sûr, les « humanistes » à l’oeil mouillé peuvent ne pas se sentir à l’aise dans cette démarche…

A l’occasion de la sortie de « Soumission », le débat (ou surtout l’absence de débat) va bien sûr s’étaler sur les ondes, les écrans et les feuilles de choux entre les pourfendeurs de la prétendue « islamophobie » et les thuriféraires de l’ « identité » (Au passage, on notera la difficulté toujours plus grande des « républicains laïques » à s’insérer entre les deux, tels le doigt entre l’arbre et l’écorce…) Nul besoin pour débattre sur ce terrain de lire le livre ! Ceux qui n ‘ont pas renoncé à penser par eux-mêmes auraient pourtant tort de s’en priver.

Anticipation, fable, prophétie ? Peu importe. Jeu de stratégie, le livre part de constats et déroule une hypothèse. On peut contester ses axiomes ou la validité de sa logique, et l’on peut considérer que ce scénario est hautement improbable, s’il n’est tout à fait impossible. Mais, au regard des publications précédentes de Houellebecq, j’attends beaucoup de sa galerie de portraits, de la description des mécanismes en jeu, de l’analyse de l’état des lieux et des idéologies à l’oeuvre, tous travaux dans lesquels il excelle.

Houellebecq a une pensée fluctuante, contradictoire, évolutive, parfois incompréhensible. Il n’est pas Victor Hugo ou Zola. En un sens, c’est le contraire de la figure du gourou. Et, tant mieux ! L’exercice de décryptage et de projection n’en est que plus libre, plus riche, même si on n’est pas obligé, mais alors pas du tout, d’en faire sa Bible.

Sur le fond de l’affaire, Houellebecq, qui s’est bien documenté, met en évidence un paysage idéologique et politique qui est loin d’être farfelu, n’en déplaise aux belles âmes. Un intellectuel de la gauche radicale et laïque (1) défendait récemment la position suivante : la période n’est pas mûre pour une alternative républicaine « à gauche de la gauche » parce que la confusion des esprits est extrême et que les courants de pensée évoluent à front inversé. Un certain humanisme « communautariste », en effet, confond le respect des personnes avec la défense de leurs idéologies, la promotion de la liberté des communautés aux dépens, le cas échéant, des droits des personnes appartenant à ces communautés. Or, le grand mouvement réformateur international néo-libéral, qui a entrepris de détricoter point par point tous les acquis sociaux gagnés non sans mal pendant plus d’un siècle, a un besoin absolu de sous-traiter aux religions la question sociale (et donc la paix sociale), que les institutions publiques, asséchées, ne seront évidemment plus en état d’assurer. Communautarisme et néolibéralisme ont donc (« objectivement », comme on disait du temps où un certain barbu du XIXe siècle n’était pas encore un gros mot !) parti lié. D’où la difficulté, déjà signalée, du camp «républicain» à se rassembler.

Dans ces circonstances, Houellebecq a raison de dire qu’il y a actuellement plus de distance entre un laïque athée et un catholique pratiquant qu’entre ce même catholique et un musulman. On le voit déjà sur les sujets « sociétaux » sensibles comme l’homosexualité, l’euthanasie ou les stéréotypes de genre. Des chercheurs en sociologie ont aussi constaté que les familles musulmanes, en moyenne, avaient des attitudes et des comportements analogues aux mœurs et coutumes dominantes ayant cours banalement en France dans les années 50 : répression de la sexualité, culte de la virginité, encadrement des filles, caractère infamant du divorce, culture de la soumission – on y revient – à la famille, à la religion, etc.). Le combat qui a été mené par la société pour sortir de ces carcans (mai 68 n’en aura été que l’apogée et le symbole), toute une part de cette société n’a pas envie d’avoir à le mener à nouveau. Mais, a contrario, toute une part de ce « vieux monde qui n’en finit pas de mourir » a élaboré dans ces circonstances une occasion de remettre à l’ordre du jour ses vieilles lunes. Sur fond d’anti-fascisme épidermique, l’hypothèse houellebecquienne d’une coalition islamo-chrétienne visant à remplacer la laïcité par la tolérance aux dépens de l’idéal républicain n’est donc pas totalement hors-sol, coalition rendue possible par une gauche sombrée dans un désastre intellectuel sans précédent depuis Guy Mollet.

Michel Houellebecq peut nous amuser avec le sourire narquois de son personnage de (vrai ou faux) macho qui fait mine de s’accommoder d’une société où la polygamie retrouverait droit de cité : il parle aussi, mine de rien, d’évolutions bien plus lourdes de conséquences. Il nous prévient aussi, peut-être à son insu, que rien jamais n’est acquis et que les actions et les combats d’aujourd’hui déterminent les réalités de demain. A bon entendeur…

(1) Voir : Bernard Teper, Réseau d’Education Populaire, et site « Res Publica »

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