Mercy, Mary, Patty
Lola Lafon

Actes Sud Editions
août 2017
238 p.  19,80 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
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Après « La petite communiste qui ne souriait jamais » dans lequel elle romançait l’étonnant destin de l’athlète Nadia Comaneci, Lola Lafon se lance cette fois un autre pari: raconter la destinée de Patricia Hearst, la fille du magnat de la presse qui, après avoir été enlevée, a pris fait et cause pour ses ravisseurs. Cette histoire est mise en regard d’autres enlèvements de femmes (ceux de Mercy et Mary, capturées par des indiens au siècle précédent), et elle est vue à travers deux personnages, Gene Neveva une chercheuse américaine, et Violaine, sa jeune assistante française. Toutes les deux doivent travailler sur le cas Patricia Hearst dont le procès pour avoir participé à un hold up s’ouvre bientôt. Mandatées par la famille, elles doivent prouver que Patty n’est qu’une victime. Leur enquête les mènera bien ailleurs…

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coup de coeur

De la relation a priori antinomique entre la captivité et la libération d’un carcan induite par cette captivité

Je me retrouve devant mes cinq pages de notes sans savoir par quel bout prendre ce billet. Les quelques citations retranscrites ? Les idées ? La structure ? L’histoire ? L’auteur ?

Dans l’Amérique du milieu des années 1970, un groupuscule extrémiste (le SLA) composé de jeunes en mal d’aventure (je simplifie volontairement) kidnappe Patricia Hearts, fille d’un magnat de la presse. Comme rançon, ils exigent que le père de Patricia fasse œuvre sociale et distribue de la nourriture à la population de Californie qui vit sous le seuil de pauvreté. Ce qui a le « mérite » de mettre en lumière la pauvreté qui sévit au cœur de l’Amérique même et que personne ne semblait voir.

Le hic, puisque hic il y a, se situe dans la conversion idéologique opérée par Patricia qui prendra faits et causes pour ceux et celles de ses ravisseurs et ira jusqu’à changer d’identité pour devenir Patty.

N’y voyez nul syndrome de Stockholm. Patricia/Patty n’est pas tombée amoureuse d’une personne mais d’une idée. Ou d’une idéologie, dirons certains. Ceux qui militerons, au moment du procès de Patty, pour discréditer celle-ci et pour remettre en selle ou ressusciter Patricia, en petit fille modèle. Ceux qui feront appel à Gene, prof de littérature américaine, invitée en France pour enseigner et qui embauche une étudiante française, Violaine, pour l’assister dans la rédaction d’un rapport destiné à prouver, au cours du procès, que Patricia a été victime d’un lavage de cerveau.

« Mercy Mary Patty » est tout d’abord le titre du futur livre écrit par Gene, après le procès, après son retour aux Etats-Unis. Le livre de Lola Lafon procède donc déjà d’une mise en abyme dans laquelle Lola Lafon se projette tout à la fois dans le personnage de Patricia/Patty, de Gene, de Violaine et surtout de la personne qui a connu Violaine et qui part aux Etats-Unis à la rencontre de Gene.

Ce livre est ensuite un récit sur l’opposition d’un individu face au groupe, de l’inné face à l’acquis, des influences des uns sur les autres. Dans ce cadre, chaque personnage vit, ou subit, une prise de conscience. Et à ce titre, les changements stigmatiques sont incarnés par Patricia qui devient Patty, Violette qui se renomme Violaine face à Gene et enfin la narratrice du récit qu’on ne nomme pas.

Cette narratrice interpelle Gene en usant du « vous » pour parler d’elle et du « elle » pour citer Violaine. Elle rend ainsi compte des quelques jours de cohabitation de Gene et Violaine à fouiller et analyser les cartons d’archives fournis par les avocats de Patricia d’une manière inattendue et qui trouble le lecteur dans le rythme de lecture que cela impose.

Violette/Violaine et Patricia/Patty se retrouvent vilipendées et mises à l’index du fait de leurs prises de position, du fait de leurs « mutations » identitaire et idéologique. Le scandale pour chacune, aux yeux des sociétés respectives dans lesquelles elles évoluent, ne vient pas tant d’ailleurs de leur idéologie mais de leurs conversions respectives dans la mesure où celles-ci marquent d’une certaine manière leur rejet d’un héritage familial et social pour Patricia/Patty et la remise en cause de son statut de jeune fille prédestinée à un avenir tout tracé par ses parents pour Violette/Violaine.

Le récit de Lola Lafon est en fait une critique de l’Amérique puritaine et aveugle des années 70 qui n’a vu dans le retournement de Patricia qu’une provocation à son encontre et qui n’a su répondre qu’en procédant à une véritable purge du groupuscule, lançant le FBI à ses trousses dans une traque qui finira dans le sang et qui plus est filmée en direct à la télévision, première émission de télé-réalité au monde, avec en arrière-pensée le fait de faire un exemple pour la jeunesse américaine qui pourrait avoir des velléités d’émancipation. Le système a maté une révolte pour éviter une révolution.

Lola Lafon interroge le rôle de l’écriture et la légitimité de l’écrivain à travers la relation intime qu’elle crée entre la réalité et la fiction. La jeune fille interpelle ainsi Gene en lui lançant « vous maniez l’enlèvement de Patricia Hearst comme une fiction » alors que le kidnapping est bine la seule part de fiction alors que le livre de Gene, et celui de Lola Lafon, n’est qu’œuvre de fiction. La légitimité de l’écrivain s’inscrit ainsi, à mon sens, non pas uniquement dans ce qu’il dit mais dans la façon qu’il a de le dire (ou de l’écrire) et dans l’adéquation entre les deux.

Ce qui est frappant c’est de voir à quel point dans la réalité, Patricia a, dès le départ, la vision de la tournure que prendront les événements et l’issue fatale de son kidnapping et de son retournement. Tout comme Violaine a d’emblée la prescience de ce que cache l’histoire de Patricia. Cassandre immolée sur l’autel de l’exemple pour l’une, Vierge jetée aux lions pour l’autre, Patricia et Violaine embrassent un peu la même trajectoire, subjuguée l’une par ses ravisseurs et l’autre par sa professeur qui la ravit à ses parents et à la société qui devait l’accueillir.

Il est frappant de voir que les figures masculines et familiales sont très peu présentes ou alors uniquement par ce qu’elles sont à l’origine des remises en question des trois principales protagonistes féminines : Patricia, Gene et Violaine (relayée ensuite par la narratrice qui est plus ou moins son double, à une génération d’écart : on peut assimiler leurs personnages en une seule figure). Je ne reviens pas sur la première ni sur la dernière. Quant à celle qui s’immisce entre les deux, fait le lien aussi avec la narratrice, elle est en butte avec le système universitaire et une société des années soixante-dix qui n’en a pas fini avec l’immuable masculinité des choses.

Voilà… ce roman de Lola Lafon est particulièrement dense et évoque plein de sujets différents, de l’universel auquel renvoie l’histoire véridique de Patricia Hearst (et celle de ces jeunes femmes blanches kidnappées par des indiens et qui ont refusé de revenir « chez elles » pour rester dans le nouveau foyer qui lest avait accueillie, de force, mais en leur apportant une liberté dans leur captivité qu’elles ne voulaient plus lâcher), du plus intime auquel renvoie l’histoire fictive de Gene et de Violaine à travers le questionnement incessant initié par Lola Lafon sur la relation entre réalité et fiction, sur l’importance de l’écriture, de l’échange, du débat et la légitimité de l’auteur qui s’empare d’un sujet.

C’est à mon sens un roman important, essentiel de cette rentrée littéraire et ce d’autant plus qu’il ne met jamais à côté de son objet. Un grand coup de chapeau à l’auteur.

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